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«L’impact de la spiritualité dans le domaine de l’addiction est avéré»

Jacques Besson, professeur au CHUV, recourt à la méditation pour traiter les dépendances. Une manière efficace de rompre les automatismes de ces maladies de civilisation en prenant de la hauteur et en se dépassant soi-même.

Pourquoi peut-on parler à propos des addictions de «maladies de civilisation»?

A Auschwitz où il avait été déporté, le psychanalyste Viktor Frankl a beaucoup observé comment les gens survivaient, comment ils pouvaient s’accrocher à la vie, donner du sens à ce qui se passait. Il en a conclu que si cette volonté de sens est brimée, si ce besoin de sens est refoulé, alors on produit des névroses.

Non pas des névroses individuelles, mais plutôt des névroses de civilisation, caractérisées selon lui par trois éléments: l’agression, la dépression et l’addiction.

Sans renier la psychologie freudienne des profondeurs, Frankl s’est intéressé à la psychologie des hauteurs. Dans cette optique, on reconnaît que l’homme bien sûr a des besoins sexuels, mais aussi une volonté de sens et un besoin spirituel.

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à ces questions?

Les rapports entre la matière et l’esprit m’ont toujours passionné. Lors d’un de mes premiers postes de médecin psychiatre, à la résidence de l’Armée du Salut, j’ai réalisé que l’alcoolisme était une galaxie très complexe.

Avec des aspects biologiques, génétiques, psychologiques, des liens avec la dépression, les antécédents familiaux, et une dimension sociale et culturelle qui sautait aux yeux.

Puis il y a eu les scènes ouvertes de la drogue et un afflux massif de patients toxicodépendants. Il fallait chercher des solutions pour faire face à cette population de naufragés. J’ai été chargé de mettre en musique le centre Saint-Martin à Lausanne, devenu aujourd’hui la Policlinique d’addictologie du CHUV, qui traite les dépendances avec ou sans substances psychoactives.

Les drogues ont toujours existé. Pourquoi cela devient-il un problème majeur?

Certes, la question des substances psychoactives accompagne l’humanité depuis son apparition. Mais les chamans étaient à la fois prêtres et médecins et les substances étaient utilisées dans un cadre culturellement très codifié, fait de rituels.

On les utilisait pour communiquer avec les dieux, pour donner du sens. L’usage s’est peu à peu appauvri

et on est arrivé aux dérives industrielles et postindustrielles d’une utilisation mécanique de ces produits, avec des gens qui sont dans l’autodestruction. En même temps, c’est dans le domaine des addictions que l’on a pu vérifier scientifiquement l’impact de la spiritualité sur la santé.

Comment cela?

Par les neurosciences, l’électrophysiologie, la génétique, la neuroimagerie mais aussi par les psychothérapies qui travaillent sur le rétablissement du lien et du sens. En 1935, un médecin et son patient, tous deux alcooliques, créent les Alcooliques Anonymes, un mouvement fondé sur ce principe: arrêter de boire en se remettant à une puissance supérieure. Ils reçurent une lettre de Carl-Gustav Jung leur rappelant que «spiritus» en latin voulait dire à la fois l’esprit et l’alcool et que les alchimistes avaient cette formule: «Spiritus contra spiritum».

L’alcool détruit l’esprit et en même temps c’est par l’esprit qu’on va guérir l’alcoolisme.
De quelle spiritualité parle-t-on ici?

On peut la définir comme une quête de soi, de l’univers, pour créer des liens et donner du sens à la vie.

On peut avoir une spiritualité profane, une spiritualité dans la nature, dans les sciences, dans les arts, une spiritualité poétique, musicale

Bach a fait beaucoup pour le protestantisme. La spiritualité, c’est une quête de sens, mais aussi un besoin naturel: on doit interpréter le monde, cela fait partie de notre biologie, c’est nécessaire et universel. Il n’existe pas un groupe humain qui n’ait pas de spiritualité.

Et les religions proprement dites?

Elles sont la réponse institutionnelle à ce besoin naturel, universel. Une réponse construite, avec des traditions, des rituels, des dogmes, des grands médiateurs plus ou moins rayonnants comme Jésus, Bouddha, Mahomet, qui permettent à cette institution culturelle qu’est la religion de répondre aux besoins naturels et universels des humains.

Quel genre de spiritualité utilisez-vous avec vos patients?

Pour faire de la bonne médecine, il faut avoir une vue globale du patient, ce qui recouvre aussi bien des éléments biologiques, psychologiques, socioculturels que spirituels.

Ce n’est pas nous qui faisons de la spiritualité avec les patients, mais nous explorons avec eux s’ils ont des ressources qu’ils pourraient utiliser dans leur milieu, leur réseau.

Nous pratiquons toutefois avec eux la méditation, notamment la méditation en pleine conscience, qui consiste à vivre le moment présent en se fixant sur des objets simples, habituellement la respiration. En se concentrant de manière répétée, on assouplit la cognition et l’émotion.

Et à quoi cela sert-il?

On peut définir l’addiction comme un trouble du contrôle dans la consommation de substances, malgré les conséquences négatives et avec une automatisation. Quand vous apprenez à conduire une voiture, vous êtes très concentré, mais quelques années plus tard, vous le faites sans y penser. Ces circuits censés nous aider à automatiser ce qui est acquis et nous permettre de passer à de nouvelles choses, l’addiction va s’en servir. On constate une automatisation dans la consommation d’alcool, de drogues, de médicaments, de jeux de hasard. C’est le fumeur qui allume sa cigarette alors qu’il en a déjà une qui se consume sur le cendrier.

La spiritualité peut agir là-dessus en nous faisant prendre conscience de cette perte de contrôle, en essayant de rétablir la démocratie dans l’appareil psychique, là où la drogue et l’alcool avaient amené de la dictature.

La spiritualité permet de faire un retour sur soi, un changement de niveau, en amenant une puissance supérieure, quel que soit le nom qu’on lui donne.

Comment cela se traduit-il?

Par exemple, au lieu d’en avoir marre de boire de l’alcool, on aura tout à coup marre d’en avoir marre de boire de l’alcool. La spiritualité est un opérateur de ce changement de niveau. La neuroimagerie a montré tous les circuits cérébraux qui sont impliqués dans l’assouplissement et le retour à l’autonomie que procure la méditation. Et aussi que la méditation en pleine conscience diminue l’envie de consommer des drogues ainsi que l’angoisse. Dans l’être humain qui ne va pas bien, qui ne voit pas de sens à sa vie, se produit une angoisse fondamentale.

Si la civilisation ne sait pas gérer cette angoisse, y répondre, elle risque de produire de l’automédication. Par l’alcool, les médicaments, les drogues.
Médecine et spiritualité, le couple n’a pas toujours été proche…

Il y a eu longtemps un grand fossé entre les deux. Avec un double risque de réductionnisme: un réductionnisme scientifique d’un côté, qui dit tout ça c’est dans le cerveau, et un réductionnisme spirituel de l’autre, qui dit tout ça c’est dans l’esprit.

On avait besoin de passerelles, de recherches qui créent des liens, qui montrent par exemple que la méditation produit du changement neuronal,

que la prière introduit du tiers entre soi-même et soi-même, et permet de se dépasser. Il est utile à l’humain de se dépasser lui-même. On parle alors d’autotranscendance.

Vous citez le philosophe Michel Serres, disant qu’en 1968, pour faire rire les étudiants, il leur parlait de religion et pour les intéresser, de politique, et qu’aujourd’hui c’était l’inverse. Comment l’expliquer?

La spiritualité est devenue un sujet qui intéresse tout le monde. Les gens savent compter: la priorité de santé publique numéro un dans le monde désormais, c’est la santé mentale. Or, on ne peut pas mettre un thérapeute individuel derrière chaque trouble mental. Et on se dit que cette histoire de méditation en pleine conscience, c’est quand même intéressant pour traiter le burn-out, le stress, la dépression.

On n’en est qu’au début, ça ne peut que prendre de l’ampleur: quand vous ajoutez le vieillissement aux dépressions, addictions et agressions, vous arrivez à la moitié de la population souffrant de troubles mentaux.
Vous dites souvent que la spiritualité et l’addiction sont les deux faces d’une même monnaie. En quoi?

L’addiction serait une impasse du sens et du lien alors que la spiritualité serait un lien et un sens possible à explorer.

Nos recherches ont montré que la plupart des dépendants aux drogues dures ont été abusés ou maltraités dans leur enfance.

Cela nous a permis de développer un programme de psychotraumatologie, en plusieurs phases. D’abord une stabilisation par des traitements à la méthadone et des traitements somatiques; il peut y avoir par exemple beaucoup de dégâts sur les veines. On passe ensuite à la partie psychothérapeutique, où on essaie de comprendre pourquoi on en est arrivé là. Dans un troisième temps, une fois qu’on a retrouvé un peu de sécurité financière, un logement, on revient sur les traumas. Le quatrième et dernier temps, c’est la reconnexion, le patient doit se préparer à réintégrer la communauté.

Comment orientez-vous les patients en matière de spiritualité?

On utilise des petits questionnaires: à quoi croyez-vous? Faites-vous partie d’une Eglise? De mouvements spirituels? D’un groupe? Méditez-vous? Pratiquez-vous personnellement? Il faut savoir par exemple que d’après les sociologues des religions de la faculté de Lausanne, 80% des Vaudois prient tous les jours. Un autre chiffre indique que 80% des patients aimeraient parler de spiritualité, de sens avec leur médecin, mais que 80% des médecins, eux, ne souhaitent pas en parler. Ils sont mal équipés pour investiguer ces questions, et sans doute aussi un peu frileux.

Ou simplement considèrent-ils que ce n’est pas leur domaine…

Je pense qu’il y a trois dimensions en médecine: la dimension physique, cellulaire et moléculaire, ce qu’on fait pour les cancers par exemple. Ensuite il y a le niveau psychique, psychologique, psychosocial: c’est la dimension relationnelle psychothérapeutique, le travail sur la dépression.

Et je crois, avec le dalaï-lama, qu’il y a un troisième étage de la médecine et qui est peut-être d’ailleurs le premier: c’est la dimension spirituelle qu’il s’agirait de retrouver

non pas en faisant du chamanisme, mais en parlant du lien et du sens avec nos patients. Le patient n’est pas qu’un dossier, des organes et des traumas, il est d’abord une personne.

Vous utilisez aussi le concept de cohérence. Que vient-il faire là?

La médecine est très préoccupée par la patho­genèse. Autrement dit, les médecins s’occu­pent beaucoup des causes de maladies, et ils ont bien raison. Mais il y a une autre façon de voir les pathologies de civilisation.

C’est un sociologue médical, lui aussi rescapé d’Auschwitz, Aaron Antonovsky, qui a inversé la perspective en parlant de salutogenèse: au lieu d’étudier les causes de la maladie, on étudie les causes de la santé.

Pour cela, on mesure une échelle de cohérence du patient, sur trois axes. D’abord est-ce que pour vous le monde est compréhensible? Ensuite, est-ce que vous avez confiance dans vos ressources pour gérer votre vie? Enfin, avez-vous confiance dans votre pouvoir de donner du sens à ce qui arrive? Si vous avez des scores sur ces trois axes, vous avez de la cohérence, et avec de la cohérence, vous avez de la salutogenèse. C’est un des meilleurs prédicateurs pour la promotion de la santé.

Comment ça?

Si vous ne comprenez rien à ce qui se passe et pensez que rien n’a de sens, vous êtes fichu. La prière de la sérénité chez les Alcooliques Anonymes travaille d’ailleurs là-dessus:

Seigneur, donne-moi la sérénité d’accepter ce qui ne peut pas être changé, le courage de changer ce qui peut l’être, et la sagesse de bien faire la différence entre les deux.»

Texte: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

 

Publié dans l'édition MM 31
2 août 2016

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De quoi parle-t-on?

Chef du service de psychiatrie communautaire du CHUV, Jacques Besson s’est toujours intéressé aux liens entre psychiatrie et religion.

La neuroimagerie a démontré que la méditation et la prière produisent des changements neuronaux, débouchant sur un assouplissement des émotions.

Bio express

Jacques Besson

1955 Naissance à Yverdon.

1979 Diplôme de médecin à l’Université de Lausanne.

Stages en médecine interne à Yverdon puis en neurologie et en psychiatrie au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV).

1986 Thèse, FMH de psychiatrie et de psychothérapie. Médecin-chef au Centre psychosocial en policlinique psychiatrique.

1992 Maître d’enseignement.

1996 Création du Centre Saint-Martin (CHUV).

1998 Professeur associé. Création de l’Unité cantonale de sevrage La Calypso (CHUV).

2006 Professeur ordinaire de l’Université de Lausanne et chef du service de psychiatrie communautaire du CHUV.

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1 Commentaire

Mariose Anonymes [Invité(e)]

Ecrit le
5 août 2016

Je fais partie des Alcooliques Anonymes depuis 28 ans.Ce n'est pas vrai qu'en 1935 c'est le médecin et son patient.C'est Bill W qui était courtier à Wall Strett qui à PASSE le message au Docteur Bob a Akron.La prière de la Sérénité EST : Mon Dieu donnez moi la Sérénité d'accepter les choses que je peux changer, le Courage de changer les choses que je peux et la Sagesse d'en connaître la différence.
Quand on copie on copie juste..Ce sont les deux membres fondateurs du Merveilleux Mouvement des Alcooliques Anonymes.Ce médecin peut se procurer le livre de base en se rendant dans un groupe qui porte le même nom que le Mouvement.Nous sommes 3 millions à travers le monde et ça marche.
Bien à vous.Mariose

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