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«Les femmes ne souffrent plus en silence»

Leen Aerts, sexologue et obstétricienne spécialisée dans les douleurs chroniques du sexe féminin, évoque avec nous la sexualité féminine et le droit au plaisir ainsi que la lente amélioration de la prise en compte des cancers et autres infections gynécologiques.

A quel moment le fœtus devient-il garçon ou fille?

Il faut différencier le sexe chromosomique (XX ou XY) du sexe gonadique (ovaires ou testicules) et du sexe phénotypique (organes génitaux internes et externes: utérus, vagin et vulve ou prostate, pénis et scrotum). Le sexe chromosomique est déterminé lors de la fécondation et résulte de l’apport par le spermatozoïde d’un chromosome X ou d’un chromosome Y.

Le développement sexuel de l’embryon ne commence pas avant la 7e semaine. Jusque-là, les embryons sont identiques.

Ainsi, avant cette 7e semaine, les sexes gonadiques et phénotypiques sont indifférenciés malgré le fait que le sexe chromosomique est déjà défini. C’est le gène SRY, localisé sur le chromosome Y, qui est responsable du développement des gonades en testicules. En l’absence de chromosome Y, il n’y a donc pas de gène SRY et le sexe gonadique se développe en ovaires.

Puisque l’on parle beaucoup de la prise en charge renouvelée des enfants au sexe indifférencié, sait-on s’il s’agit d’un problème de chromosome?

Cela peut être un problème au chromosome. Mais aussi aux récepteurs pour les hormones par exemple. Il existe une foule de dysfonctionnements possibles.

Et y a-t-il un cerveau féminin et un cerveau masculin à la naissance?

Il existe effectivement des différences. Mais d’abord, les ressemblances sont bien plus nombreuses. Et ensuite, il y a également des dissemblances entre les individus d’un même sexe.

Quelles sont néanmoins ces différences?

Le volume du cortex visuel est plus grand chez l’homme. Ce qui pourrait expliquer pourquoi les hommes disposent d’une meilleure spatialité. Chez les femmes, c’est plutôt le cortex responsable de la communication qui est plus important. Enfin le ratio entre le volume orbital et le volume d’amygdales est plus grand chez les femmes: on sait désormais que cela explique pourquoi l’agressivité se manifeste moins facilement chez la femme.

Le cerveau masculin pèse aussi plus, non?

Le poids du cerveau masculin est de 10% supérieur à celui de la femme. Il comporte plus de neurones, ce qui signifie qu’il y a plus de matière blanche. La densité des neurones est également plus importante. En revanche, cela ne se traduit pas par une différence significative en matière de quotient intellectuel.

A quel âge une petite fille sait-elle qu’elle est une fille?

Quand l’enfant naît, il n’a naturellement aucune conscience de son appartenance sexuelle. Pendant la première année de vie, le bébé différencie homme et femme avant tout par leurs caractéristiques externes comme les cheveux longs, la barbe ou pas, etc. A partir de 2 ans, les enfants se définissent eux-mêmes comme garçon ou fille. Entre 3 et 5 ans, une fille peut dire qu’elle deviendra une femme et son frère un homme. Ensuite seulement se produit ce que l’on appelle la consistance de genre, c’est-à-dire que même avec des cheveux longs, un homme lui apparaît comme un homme. Les différentes représentations sexuelles sont évidemment aussi influencées par la culture et l’éducation.

On entend également que les filles sont plus sensibles à la douleur. Est-ce vrai?

On l’entend beaucoup dire, pourtant il n’existe pas vraiment de littérature scientifique le démontrant.

Mais des chercheurs ont constaté que les femmes réagissaient plus intensément que les hommes à la vision de la douleur chez autrui.

Ce qui est intéressant, c’est que cette forte réaction féminine se produit même si la douleur est infligée à quelqu’un d’a priori mauvais. Alors que le cerveau de l’homme opère une nette différence.

Comme vous, il y a de plus en plus de femmes médecins. Quelle influence cela peut-il avoir sur la pratique médicale selon vous?

Une profession qui n’est plus réservée aux hommes est une profession qui enrichit ses points de vue et sa réflexion et on peut s’en réjouir. Les différences de genre observées chez les médecins reflètent celles de la population générale, et il n’est évidemment pas réaliste de demander aux médecins de renoncer à leur identité de genre pour exercer leur profession.

Les femmes médecins sont souvent moins agressives dans leur approche et plus attentives à l’expression des besoins des malades.

Des études ont montré que les médecins hommes et femmes transmettent la même quantité d’informations médicales, mais les médecins hommes discutent moins facilement des aspects psychosociaux du mal.

Par exemple?

S’interroger sur l’influence que peuvent avoir les relations du couple et sa sexualité sur la maladie. Cette dimension existait beaucoup moins auparavant et j’aime à croire que la présence renforcée des femmes médecins y contribue.

Les femmes sont sur-représentées dans les maisons de retraite. Peut-on expliquer leur espérance de vie plus longue par la biologie?

Pas vraiment. La littérature médicale ne dit rien en ce sens, et s’il existe des raisons biologiques, elles n’ont pas encore été trouvées. On évoque plutôt des causes externes, comme le fait que les femmes prennent souvent moins de risques avec leur santé.

Est-il vrai que la dépression concerne davantage les femmes?

Les résultats des études ne sont pas conclusifs. La schizophrénie, elle, est au contraire plus fréquente chez les hommes et elle est plus précoce chez eux. Le retard mental ou Alzheimer restent aussi plus prévalents chez les hommes. La démence juvénile, en revanche, est plus féminine. Sans que l’on sache pourquoi. Beaucoup de recherches ont fait fausse route à propos de la biologie féminine.

Pendant longtemps, les chercheurs étaient surtout masculins, ce qui orientait bien sûr la nature de leurs résultats.

Par exemple, l’impact du cancer de la prostate sur la sexualité a été infiniment plus étudié que celui du cancer gynécologique. Le cancer du sein peut avoir pour la femme un impact sur l’image de soi, alors qu’un cancer du col de l’utérus ou de la vulve change plutôt le fonctionnement sexuel.

Pendant longtemps, si la femme avait des douleurs, cela ne la concernait qu’elle?

Oui, voilà. Elle souffrait en silence. L’impact du diagnostic et le traitement du cancer du sein, de l’utérus, de la vulve, ou de son endométriose sur sa sexualité, c’était son problème.

En même temps, la prévalence d’un cancer du sein est beaucoup plus grande, non?

Oui, c’est évident.

Mais alors qu’il existe pléthore de médicaments pour l’impuissance masculine, il n’y a presque rien pour les femmes.

Cependant, tout cela est en train de changer, et c’est heureux.

Et en matière de contraception?

Il existe désormais plus de choix et d’alternatives à la seule pilule. Le gynécologue peut être à l’écoute de la patiente et trouver avec elle quel type de contraception lui convient le mieux suivant les effets secondaires.

Puisque vous êtes également sexologue, constatez-vous que le partenaire porte désormais pleinement son nom?
Quand la patiente consulte pour une diminution de désir sexuel ou une pénétration douloureuse, je préfère que l’homme vienne aussi, car ce n’est jamais seulement la femme qui souffre d’un problème sexuel, mais le couple.

La façon de communiquer sur ce problème et la réaction de monsieur auront un impact direct sur la sexualité. Après un cancer gynécologique, c’est ensemble que l’homme et la femme ont la capacité de retrouver une sexualité épanouie. La compréhension de cette dimension n’est pas encore suffisamment connue. Même en matière de guérison, la prise en main commune du couple améliore les chances.

Quel effet ont ces avancées sur la prise en charge de pathologies féminines?

Lors de l’accouchement, l’épisiotomie était longtemps quasi automatique. Depuis quelques années, on préfère l’éviter, car on sait que certaines femmes ressentent ensuite des douleurs. On écoute davantage la patiente, ce qui améliore sa qualité de vie.

Vous êtes spécialiste de la vulvodynie et des douleurs pelviennes. En parle-t-on assez?

On en parle davantage, mais toujours pas encore assez à mon sens. Selon plusieurs études, une femme sur dix a ressenti des douleurs à la vulve pendant au moins trois mois consécutifs. C’est beaucoup et relativement méconnu par les médecins, qui ne détectent pas systématiquement la maladie. La plupart de nos patientes ont souvent consulté plusieurs médecins sans succès. Certaines ont fini par se persuader que c’était psychologique, puisque personne ne trouvait de cause à leurs douleurs. Je leur explique que, le plus fréquemment, ce n’est pas le cas, mais que

si on souffre de douleurs pendant des mois, voire des années, cela finit par agir sur son moral, sa vie sexuelle, sa vie de couple et sa vie sociale.

La prise en charge doit être aussi large que possible. Parfois, c’est toute l’intimité du couple qu’il faut reconstruire.

Il est donc grand temps que la médecine s’occupe du sexe féminin?

Exactement. Et il reste encore beaucoup à investiguer en matière de sexualité féminine pour que la femme retrouve le plaisir auquel elle a aussi droit. Des douleurs causées par la prise prolongée de la pilule peuvent ainsi être réglées en quelques mois par une pommade à base d’œstrogène et de testostérone. Mais si les douleurs se prolongent pendant des années, cela finit par avoir un impact dévastateur sur sa sexualité et ses rapports de couple.

Encore une fois, la prise en charge pluridisciplinaire est une nécessité si on veut recevoir les meilleurs soins.

Texte: © Migros Magazine / Pierre Léderrey

 

Publié dans l'édition MM 10
6 mars 2017

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De quoi parle-t-on?

L’unité pluridisciplinaire de Leen Aerts, obstétricienne et sexologue flamande cheffe de clinique aux hôpitaux universitaires genevois (HUG), se consacre aux douleurs pelvi-périnéales. L’occasion de s’interroger sur les avancées en matière de gynécologie, longtemps peu considérées.

Bio express

Leen Aerts

1979: Naissance en Belgique. Avec son mari, philosophe, ils sont parents d’une petite fille de 6 ans.

2009 Diplôme de spécialisation obstétrique/gynécologie à Louvain (B)

2013 Master en sexologie à Louvain (B)

2014 PhD en sciences biomédicales sur «la sexualité des femmes après une intervention chirurgicale pour un cancer gynécologique ou un cancer de sein».

2016 Fin de deux ans d’études post- doctorales sur la vulvodynie.

Mai 2016 Cheffe de clinique aux HUG

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