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A la conquête de l’Antarctique

A l’heure du réchauffement climatique, une meilleure compréhension des pôles représente un enjeu crucial. Pilotée par le Swiss Polar Institute, une expédition scientifique internationale entamera donc le 20 décembre 2016 un tour complet du continent blanc.

Unique. Rare. Innovant. Baptisé Antarctic Circumnavigation Expedition (ACE), le premier projet lancé par le tout jeune Swiss Polar Institute (SPI), basé à l’EPFL, ne manque ni d’envergure ni d’ambition.

Dès le 20 décembre, une cinquantaine de scientifiques venus du monde entier embarqueront au Cap, en Afrique du Sud, à bord du brise-glace russe Akademik Treshnikov, long de 135 mètres, pour effectuer un tour complet du pôle Sud.

Durant trois mois, ils s’efforceront de percer à jour les mystères du continent blanc, par le biais de vingt-deux projets de recherche – dont quatre suisses – triés sur le volet et touchant des domaines aussi variés que la glaciologie, la climatologie, la biologie et l’océanographie.

Une opportunité incroyable donc pour ceux qui prendront part à l’aventure, à l’instar du professeur Samuel Jaccard, géologue à l’Université de Berne.

Samuel Jaccard, géologue.

Samuel Jaccard, géologue.

«Spécialisé dans les zones polaires, je n’ai encore jamais eu la chance de me rendre en Antarctique. C’est donc un rêve qui se réalise, d’autant qu’il s’agit d’une des dernières régions encore largement inexplorées du monde:

toutes proportions gardées, cela s’apparente à un voyage sur la Lune!»

Et de se réjouir aussi de la vaste congrégation de consœurs et de confrères réunis pour l’événement: «Les expéditions de ce type n’accueillent d’ordinaire qu’une ou deux équipes de chercheurs.»

Pour ce tour inédit des terres d’Amundsen (le dernier en date remonte à… 1873!), on a vu les choses en grand. «Ce genre d’occasion ne se présente pas tous les jours, explique Danièle Rod, coordinatrice du programme. En lançant son appel à projets, l’EPFL a donc visé large et misé sur la pluridisciplinarité, afin d’apporter une contribution importante à la communauté scientifique internationale.»

A l’écoute du réchauffement climatique

Or, une meilleure compréhension des régions polaires s’avère plus que jamais cruciale. «Ce sont des zones particulièrement affectées par le réchauffement climatique, souligne Samuel Jaccard. On y observe une nette augmentation des températures, surtout en Arctique où l’on assiste à la fonte importante de la banquise. Et même si la calotte glaciaire de l’Antarctique paraît pour l’instant plus résistante,

la montée du niveau marin sera à mon sens l’une des plus grandes problématiques à laquelle nous devrons faire face ces prochaines décennies.»

Pour sa part, il étudiera aux côtés de collègues genevois et australiens les mécanismes par lesquels le CO2 est transféré de l’atmosphère jusqu’au fond de l’eau.

Les océans jouent un rôle capital dans le cycle du carbone:

«ils absorbent entre 30 à 40% du dioxyde de carbone d’origine anthropique (relatif à l’activité humaine, ndlr), mais libèrent également une grande quantité de gaz carbonique naturellement emmagasiné en leurs profondeurs. L’étude à laquelle je participe vise donc à quantifier la part de CO2 stocké par le phytoplancton et à en déduire ensuite si l’océan austral représente davantage un puits ou une source de dioxyde de carbone.»

Pour mener à bien ce projet, son équipe effectuera des prélèvements d’eau en vingt-quatre stations déterminées à l’avance.

Mais encore faut-il que les conditions météorologiques le permettent! «Ayant déjà pris part à deux expéditions scientifiques, dans le golfe d’Alaska et le long de la côte Pacifique nord-américaine, je sais que je ne suis pas sujet au mal de mer, raconte Samuel Jaccard. Ce que je redoute avant tout, c’est que nous devions renoncer à certains prélèvements en cas de mauvais temps. D’autant que nous n’aurons pas l’occasion de retourner dans ce secteur de sitôt. Je touche du bois!»

Le brise-glace russe Akademik Treshnikov.

Les impondérables de la météo, voilà bien la contrainte majeure avec laquelle composeront tous les scientifiques présents sur le brise-glace.

«Ils doivent bien être conscients du caractère imprévisible de l’expédition, relève Danièle Rod. Certains d’entre eux feront nécessairement face à des déconvenues. Il faut qu’ils soient prêts à accepter des compromis.»

Car même si le soleil et une mer d’huile sont de la partie, la coordination des différents projets et la gestion des attentes variées des chercheurs ne s’avèrent pas une mince affaire.

«Certains doivent effectuer des mesures en mer, lorsque le bateau est à l’arrêt, d’autres veulent prélever des éléments biologiques à l’aide de filets lorsque nous naviguons à une vitesse donnée, d’autres encore sont intéressés uniquement par les îles que nous visiterons.»

Le casse-tête de l’organisation

Bien que prévu pour ce genre d’expédition, l’Akademik Treshnikov a également dû être adapté à cette mission de grande envergure du SPI.

«Des laboratoires ont été aménagés à différents niveaux, en fonction des besoins de scientifiques. Des containers ont en outre été installés sur le pont, certains étant dédiés à la décontamination nécessaire du matériel et des vêtements avant le débarquement sur une île, d’autres transformés en espace de stockage placés sous différentes températures. Le bateau est également équipé de trois hélicoptères et de trois Zodiac, et un équipage de soixante personnes, du capitaine aux cuisiniers, accompagnera les scientifiques.»

Bref, une «organisation gigantesque» – pour reprendre les termes de Danièle Rod – a été déployée, et cela en un temps record. «D’habitude, ce genre d’expédition nécessite au moins deux ans de préparation. Mais nous avons bénéficié d’une opportunité exceptionnelle: la possibilité de louer ce brise-glace par l’Institut russe de recherche scientifique pour l’Arctique et l’Antarctique pour la saison estivale de l’hémisphère Sud 2016-2017.»

Pour Samuel Jaccard, l’aventure ne commencera qu’à la fin janvier, lorsqu’il embarquera pour la seconde étape du voyage, de Hobart en Tasmanie à Punta Arenas au Chili. «Il me semble que c’est la partie la plus sauvage, dit-il en contemplant, rêveur, le plan de l’expédition. Même si mon projet de recherche nécessite uniquement des prélèvements en mer, j’espère bien que je pourrai débarquer à un moment ou à un autre en Antarctique!»

Paroles d’expert

Frederik Paulsen: «Je rêvais de reproduire le voyage du capitaine Cook»

Frederik Paulsen, instigateur de l’expédition

Frederik Paulsen, instigateur de l’expédition

Vous n’en êtes pas à votre première incursion dans les régions polaires. D’où vient votre intérêt pour ces zones pourtant hostiles?

J’ai toujours aimé voyager et, depuis l’âge de 15 ans, je suis attiré par le Nord. Au début, je m’y rendais pour le plaisir, puis j’ai commencé à m’intéresser aux enjeux planétaires. Aujour­d’hui, les expéditions auxquelles je participe sont majoritairement scientifiques.

Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans un tour de l’Antarctique?
Je suis d’avis qu’il faut sans cesse se lancer de nouveaux défis dans la vie.

Aller au devant d’aventures qui n’ont jamais été vécues. Voilà donc plusieurs années que je rêvais de reproduire le voyage du capitaine Cook autour de l’Antarctique. J’en ai donc beaucoup parlé autour de moi et j’ai appris que l’Institut russe de recher­che scientifique pour l’Arctique et l’Antarctique disposait d’un brise-glace et acceptait de le louer pour un prix acceptable. J’ai sauté sur l’occasion et j’ai pris contact avec l’EPFL, qui s’est rapidement déclarée intéressée à participer à l’aventure. Ensemble, nous avons donc créé le Swiss Polar Institute et mis sur pied l’expédition.

Qu’est-ce qui rend cette aventure tellement unique à vos yeux?
Notre expédition rassemble des scientifiques venus d’une trentaine de pays différents.

A l’heure actuelle, la coopération internationale est primordiale dans le monde scientifique. Il n’est pas aisé d’organiser ni de financer ce genre de projet, les divers instituts nationaux doivent donc se serrer les coudes.

Une fois que cette expédition sera terminée, comment envisagez-vous le futur du Swiss Polar Institute?

Une chose est sûre, il faut que la Suisse continue à s’engager dans la recherche polaire.

L’étude de ces régions s’apparentant à celle des glaciers – rappelons qu’il en existe plus de 200 000 de par le monde, et qu’ils sont en train de disparaître – la Suisse dispose d’une expertise non négligeable.

Nous réfléchissons actuellement à un nouveau projet d’une importance majeure pour la recherche environnementale, mais comme il est encore en gestation, je ne peux pas donner de détails. Mais sachez que quelque chose se prépare!

Textes: © Migros Magazine - Tania Araman

 

Publié dans l'édition MM 50
12 décembre 2016

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Pour une meilleure compréhension des pôles

Né en avril 2016 sur une initiative de l’homme d’affaires Frederik Paulsen, président de Ferring Pharmaceuticals, le Swiss Polar Institute (SPI) (lien en anglais) est dédié à l’étude des pôles et des environnements extrêmes.

Consortium d’universités suisses, composé de l’Ecole polytechnique de Lausanne (EPFL), de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL, de l’ETH Zurich et de l’Université de Berne, il est basé à l’EPFL et placé sous le patronage du Secrétariat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI).


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