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Raconter sa fin pour mieux renaître

Renversé par un tram alors qu’il roulait à vélo, Alenko est resté six ans sans voix. Le chanteur et auteur-compositeur genevois revient avec «La Tête Ailleurs», l’album de sa renaissance.

C’est un de ces lundis d’hiver au froid humide et pénétrant comme seuls les lacs savent en offrir. Alenko nous avait prévenue, mais on a insisté pour le rencontrer au bord de l’eau, car les Bains des Pâquis sont son QG. Lui, le Pâquisard revendiqué, aime passer du temps dans cette institution genevoise qu’il décrit comme un village dans la grande ville. Mais c’est aussi parce que c’est là qu’il aime se baigner 365 jours par année, qu’il vente ou qu’il neige, que nous avons retenu le lieu.

L’horloge affiche 11 h 15. Serviette sous le bras, il nous rejoint emmitouflé dans un manteau de laine, bonnet de laine enfoncé sur les oreilles. «J’irai me baigner tout à l’heure», annonce-t-il comme pour conjurer le froid. On n’insiste pas tant il est vrai qu’il fait un temps à ne pas mettre un cygne dehors. Et puis, après tout, si nous sommes là, c’est pour parler de La Tête Ailleurs, son quatrième et dernier opus sorti fin 2016 après un long silence de six ans.

Il n’en a pas l’air, mais Alexandre Coppaloni, alias Alenko à la scène, revient de loin. En 2010, l’auteur-compositeur-interprète d’origine franco-­italo-russo-polonaise a failli perdre la vie après avoir percuté de plein fouet un tram alors qu’il roulait à vélo. C’était sur le coup de midi, son disque Les Mystères de l’Ouest venait de sortir, il travaillait sur une musique destinée à la télé, des concerts étaient programmés, bref, il faisait mille choses en même temps, comme il dit.

J’ai apparemment brûlé un feu, mais je n’ai rien vu. J’étais enfermé dans mes pensées.»

Black-out. Le choc est immense et le laisse exsangue des mois durant. Lorsqu’il revient à la vie, sa mémoire est celle d’un poisson rouge. «J’oubliais tout, moi qui faisais cinquante trucs à la fois, j’ai dû apprendre à faire une chose après l’autre.»

Ecoutez des extraits de «La Tête Ailleurs»

Tout recommencer

Suivent deux ans à ne rien faire si ce n’est recoller les morceaux, la tête ailleurs, la mémoire qui flanche. Puis le déclic un jour de décembre 2012: selon le calendrier maya, la fin du monde est imminente. Pour Alenko ce sera une renaissance. «Un pote m’a emmené dans son studio, il m’a planté devant le piano et m’a dit: Vas-y! En fait je n’avais rien à dire, car je n’avais pas digéré mon accident.

Cette histoire de fin du monde m’a fait rire et je suis parti là-dessus. J’avais enfin un thème: parler de ma fin.»

Trois ans seront nécessaires à le faire renaître musicalement de ses cendres, tel le Phoenix, quatrième morceau des onze titres que compte cet album du retour à la vie. Non pas qu’il n’y ait rien eu à dire, bien au contraire. «J’ai procédé à un gros élagage afin de donner une homogénéité à l’ensemble.» Lover dose, Higher, Même si tout s’en va, Vu d’en haut dédié à un ami trop tôt disparu... Le verbe est vif, le son généreux, oscillant entre reggae-soul et électro-pop, la voix marche sur le fil, tantôt de tête à la manière d’un Philippe Katerine qu’il admire (J’te connais pas encore assez), tantôt grave et douce. A ses côtés, son fidèle complice et coproducteur Christophe Calpini, le guitariste Florent Bernheim mais aussi Keumart, rappeur dont le talent de humanbeatbox survole tout l’album.

Sur la pochette, le chanteur apparaît le buste dénudé. Un parti pris sans artifice qui contraste avec son goût passé pour le déguisement et où on le découvrait coiffé de chapeaux, chouette et plaid écossais sur l’épaule. «Je suis retourné à davantage de proximité avec le public et j’ai surtout moins besoin de me cacher, car il faut dire que j’étais maladivement timide.» Transfiguré, il avoue ne plus s’embarrasser de détails, de ces petites choses qui détournent du but.

La méditation comme thérapie

Alenko revient de loin. Et ce n’est pas la première fois. En 2005, il frôle la mort lors d’une randonnée en Mauritanie où il manque chuter dans le vide. Premier traumatisme, première introspection à l’issue de laquelle sort 36 – son âge à l’époque – qui pose sa carrière solo. Déjà l’envie de revenir à l’essentiel, de mettre de la distance avec le matérialisme d’ici-bas.

Aujourd’hui, l’artiste prend la vie comme elle vient,

car je me suis rendu compte que lorsque tu veux quelque chose de façon obsessionnelle, tu ne l’obtiens pas.»

Soigne son corps et son esprit. «Je fais beaucoup de méditation, c’est ma thérapie.» Est remonté sur son vélo comme on remonte en selle après être tombé de cheval. Parce que la vie continue.

L’horloge des Bains des Pâquis affiche désormais 13 heures. Sous les bâches dressées pour protéger du froid, la foule des clients de midi se presse autour des tables. Nous sortons à l’air frais, repus d’un plat du jour. La serviette de bain est toujours là, intacte. Alenko regarde le lac où se pressent quelques cygnes comme venus se tenir chaud. La baignade, ce sera pour plus tard.

Texte: © Migros Magazine / Viviane Menétrey

 

Publié dans l'édition MM 12
20 mars 2017

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Editorial

L'espoir et la réalité

Steve Gaspoz, rédacteur en chef de Migros Magazine.

Ne pas chercher à tout prix à maîtriser sa vie. C’est ce qui rapproche le philosophe Alexandre Jollien et le chanteur genevois Alenko. Le premier suite à un long voyage initiatique de trois ans en Corée du Sud, le second suite à un accident que six années auront été nécessaires à surmonter (lire en page 16). Aujourd’hui, les deux insistent sur l’importance de vivre sa vie plutôt que de tenter de l’analyser, la comprendre, la diriger.

Pour Alexandre Jollien, cela implique de se libérer des «pourquoi». A savoir, laisser de côté «les questionnements qui nous sont nuisibles. Car si certains pourquoi sont des instruments de vie, d’autres nous tirent vers le bas» (lire en page 20). Pourquoi ai-je échoué, pourquoi cela m’arrive à moi, pourquoi suis-je comme je suis? D’inévitables interrogations qui peuplent notre quotidien et finissent par nous hanter tant que nous n’avons pas trouvé de réponse satisfaisante.

Ce qui ne signifie pas pour autant de tomber dans un déterminisme béat où les choses arrivent parce qu’elles devaient arriver. Mais plutôt se concentrer sur ce que je peux améliorer ou changer en vue d’une vie meilleure tout en acceptant ce qui est donné et que je ne pourrai corriger. Une posture somme toute raisonnable même si nous avons de plus en plus tendance à l’oublier.

Car justement, nous sommes dans l’ère de la maîtrise parfaite, de la responsabilité entière. Aujourd’hui, dans quelque domaine que ce soit, il y a toujours un responsable ou un coupable. D’où notre désarroi face aux catastrophes naturelles, par exemple. Car oui, peut-être aurions-nous pu faire ceci ou cela, mieux prévoir, même si nous savons pertinemment que ça n’aurait rien changé, si ce n’est renforcé notre sentiment d’impuissance.

D’où le succès monumental remporté par les théories du lâcher prise. Prendre ses responsabilités, c’est bien, mais savoir admettre qu’on ne peut pas tout maîtriser, que des pans entiers de notre existence nous échappent, c’est pas mal aussi. Encore et toujours le fameux équilibre entre le trop et le trop peu.

En concert

Alenko est en concert le 8 avril au Blues Club de Fribourg.


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