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Lorsque la drague se fait trop lourde

Fréquemment pointé du doigt ces dernières années en France et en Belgique, le harcèlement de rue n’épargne pas notre pays. Alors que féministes et sociologues décryptent le phénomène, des femmes témoignent de leurs expériences.

Tentatives de séduction en milieu urbain. Tel est le sous-titre, 100% ironique, du blog participatif Paye Ta Shnek (ndlr: nous vous laissons le soin de chercher vous-même la définition, un rien vulgaire, de cette expression...) qui recense commentaires, invectives et injures dont sont abreuvées chaque jour des femmes sur les pavés français. Parfois violentes, souvent obscènes et volontiers dégradantes, ces petites phrases ne sont que l’une des nombreuses manifestations du harcèlement de rue.

Du sifflement appréciatif à la remarque déplacée, de la main collée aux fesses dans un bus bondé au regard appuyé sur un décolleté, de l’insistance pour obtenir un numéro de portable à la filature dans une ruelle sombre et isolée, les témoignages sont variés. «Lors des rencontres organisées dans le cadre de notre association, nous nous rendons compte que la majorité des femmes ont vécu une fois ou l’autre ce genre de situations, relève Anouchka Kuhni, présidente d’ Osez le féminisme Suisse. Le phénomène est loin d’être isolé.»

Anouchka Kuhni, présidente d’Osez le féminisme Suisse

Difficile pourtant de le quantifier, les cas faisant rarement l’objet de plaintes ou de procédures pénales. Aucune enquête officielle n’a par ailleurs été menée récemment dans notre pays. En revanche, les sondages effectués en Angleterre, en Inde ou même à l’international, affichent des résultats significatifs: 43% des Londoniennes, 95% des habitantes de New Delhi et, plus généralement, 84% des femmes à travers le monde souffriraient de harcèlement de rue. Les récits recueillis dans le cadre de cet article (lire ci-contre) montrent que la Suisse n’est pas épargnée.

(illustration: Thomas Mathieu)

Certes, pour reprendre l’expression d’un politicien français au lendemain de l’affaire DSK du Sofitel, on pourrait arguer qu’il n’y a pas mort d’homme. La drague lourde – voire très lourde – en milieu urbain a toujours existé. Pourquoi s’en émouvoir maintenant, à grand renfort de campagnes de prévention, notamment en France, et de films en caméra cachée illustrant et dénonçant la problématique?
«Bien sûr, même si le terme de harcèlement de rue est récent, le phénomène, lui, ne l’est pas, souligne Marylène Lieber, sociologue à l’Université de Genève et spécialiste de la violence genrée dans l’espace public. Mais il a longtemps été banalisé, et il l’est encore trop souvent aujourd’hui.» Même son de cloche chez Anouchka Kuhni qui évoque même un certain fatalisme, de nombreuses femmes estimant que «les hommes sont ainsi, on ne les changera pas».

Ce qui était acceptable autrefois ne l’est plus aujourd’hui

Malgré tout, «le seuil de tolérance baisse», explique Coline de Senarclens, membre du comité de Slutwalk Suisse, ou marche des salopes, l’association luttant contre la culture du viol et la culpabilisation des femmes. «Ce qui était considéré comme normal il y a vingt, trente, quarante ans ne l’est plus aujourd’hui.» Et Marylène Lieber de renchérir:

De nos jours, les jeunes filles sont élevées dans l’idée qu’elles sont les égales des hommes et qu’elles peuvent disposer librement de leur corps. Or, le harcèlement de rue va à l’encontre de cette nouvelle mentalité. D’où l’accentuation du ras-le-bol, des revendications.»

Quant à la gravité des sifflements, remarques, gestes et autres abus, certes, elle n’équivaut peut-être pas à celle liée à un viol, mais «la situation peut facilement dégénérer, confirme Anouchka Kuhni. En soi, un commentaire sexiste ne prête pas à conséquence, mais il sera peut-être suivi d’une tentative d’attouchement, voire d’une agression.» Confirmation de Coline de Senarclens: «Tout cela contribue à créer un climat d’insécurité pour les femmes. Par ailleurs, le harcèlement les exclut de l’espace public: on leur fait comprendre qu’elles n’y sont pas à leur place – un problème également rencontré par la communauté LGBT (ndlr: lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) – ou alors que leur existence est conditionnée par le fait qu’elles plaisent ou non aux hommes.»

Chacune ses astuces pour passer inaperçue...

(illustration: Thomas Mathieu)

Egalement membre du comité de Slutwalk Suisse, Alicia Ségui évoque quant à elle les stratégies développées par les femmes pour limiter ce genre de situations. Comme éviter de rentrer trop tard le soir, modifier leur itinéraire, faire semblant de téléphoner, voire adopter une tenue vestimentaire passe-partout.

Encore une fois, ce sont elles que l’on responsabilise. Comme si le fait de porter une minijupe ou même d’accepter de boire un verre leur ôtait ensuite le droit de dire non... D’autant qu’il n’est pas nécessaire d’être habillée sexy pour se faire aborder dans la rue.»

Mais au fait, où s’arrête la drague et où commence le harcèlement? «La notion de consentement est essentielle, répond Marylène Lieber. Si la femme indique clairement qu’elle ne veut pas poursuivre l’interaction, qu’elle se montre gênée ou qu’elle ne donne pas des signes d’encouragement, l’homme devrait s’arrêter.»

De son côté, Alicia Ségui reconnaît que si l’entrée en matière est faite de manière respectueuse et laisse aux femmes la possibilité de rejeter l’interaction sans crainte, la frontière peut être difficile à définir: «Cela dépend du ressenti de la femme: dans une même situation, certaines apprécieront d’être remarquées quand d’autres n’aiment tout simplement pas être abordées.» Pour Coline de Senarclens enfin, la drague implique une certaine connivence. «Or, y a-t-il vraiment une possibilité de réciprocité lorsqu’un quinquagénaire aborde une adolescente de 17 ans?»

Une solution à trouver du côté de la prévention?

Pour lutter contre ce phénomène, Marylène Lieber préconise une éducation des jeunes contre le sexisme. Il existe aujourd’hui une réelle confusion sur la notion de consentement. Et les filles doivent comprendre qu’elles peuvent être valorisées autrement que par leur physique.» Pour Alicia Ségui, il est aussi important de s’atteler à la question des témoins:

Les hommes doivent se désolidariser de ce type de comportements: s’ils assistent à une situation de harcèlement, il faudrait qu’ils interviennent, même s’il s’agit d’un de leurs copains.»

Quant à Anouchka Kuhni, elle a pris part à une campagne de prévention contre le harcèlement dans les transports en commun menée par la section française d’Osez le féminisme, avec le soutien de la SNCF et de la RATP (ndlr: la régie des transports parisiens). Couronnée de succès, l’action a débouché sur une série de mesures concrètes, comme la possibilité d’envoyer un SMS d’alerte géolocalisé. «On pourrait envisager le même type de campagne en Suisse. S’attaquer à un problème ciblé comme celui-ci est un bon moyen d’engager la lutte contre le phénomène global du harcèlement de rue.»


Trouvés sur le web

Leur lutte contre le harcèlement de rue

Pour dénoncer ce fléau urbain, de nombreuses initiatives personnelles ont été lancées. Comme celle de ce jeune Toulousain dont le statut Facebook a recueilli plus de 100 000 likes en juin dernier. Débutant par ces quelques mots: «Demain je compte mettre un short pour aller au boulot», il y décline ses craintes d’être sifflé dans la rue, de se faire mettre la main aux fesses par «une vieille perverse dans le métro», ou de traverser tout seul le parc pour rentrer chez lui. Tout cela pour conclure: « Demain je mettrai un short pour aller au boulot et il ne m’arrivera rien parce que je suis un homme, tout simplement.» D’une redoutable efficacité!

Dans un autre registre, une élève de terminal a affiché dans les rues de sa ville, Nantes, toutes les remarques sexistes entendues le mois précédent. Enfin, le projet Crocodiles recense, sous forme de petites bandes dessinées, des témoignages de sexisme en tous genres. Les harceleurs y prennent le visage de ces redoutables carnivores...

L'organisation à but non lucratif Hollaback! vise à sensibiliser les populations et mettre un terme au harcèlement de rue. Ils ont filmé, en caméra caché, une femme vêtue de manière banale, qui se promène pendant dix heures dans les rues de New York:

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

 

Publié dans l'édition MM 33
10 août 2015

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Témoignages

Athena, 24 ans, Yverdon-les-Bains

«Dans la catégorie «léger», il y a les regards appuyés, les têtes qui tournent à 180°. Jeunes, vieux, clodos ou pères de famille à poussette, qui te font sentir comme un morceau de viande ambulant. J’y ai droit dès que je sors de chez moi. Je m’en amuse parfois, mais je suis le plus souvent dégoûtée. Quand ils ont décidé d’avoir mon numéro de téléphone, quelle que soit mon attitude – mettre mes écouteurs, donner des réponses évasives ou monosyllabiques, adopter un langage corporel signifiant clairement non – rien n’y fait.

Dans un registre plus glauque, une fois, au supermarché, j’ai croisé le regard d’un vieux alors que j’étais en train d’acheter mon thé froid. Arrivé à la caisse, il se met dans la file derrière moi, trop proche, mais les relents d’alcool me font penser qu’il ne s’en rend pas compte, alors je ne dis rien. Quand je sors du magasin, il me suit, m’attrape le bras et rapidement ses «Vous êtes très belle» se transforment en «Salope!», tandis que j’essaie de me dégager. Je fais un scandale, lui crie qu’il devrait avoir honte de traiter les femmes comme ça, et je m’en vais dans n’importe quelle direction, le plus loin possible, sans me retourner, tremblante, pleine d’adrénaline et prête à le frapper ou à fondre en larmes, au choix.»

Eléonore*, 32 ans, Lausanne

«Me faire siffler dans la rue ou demander mon numéro de natel, il ne se passe pas une semaine sans que cela n’arrive. Parfois, il y a aussi des commentaires du genre «Est-ce que tu as deux minutes qu’on le fasse?» ou «Tu me ramènes chez toi?» En général, je continue mon chemin sans rien dire. Un soir, un type m’a suivie jusque devant chez moi, j’ai dû finalement lui assurer que j’étais mariée – ce qui n’est pas vrai – pour qu’il abandonne.

Sinon, quand j’avais 16 ans, il m’est arrivé une expérience particulièrement désagréable: j’étais dans le bus, debout, appuyée contre la fenêtre. Un homme est venu vers moi et m’a encadrée de ses bras. A chaque mouvement du véhicule, il se rapprochait, me collait et en a profité pour me toucher la cuisse. On m’avait recommandé, dans ce genre de situation, de hurler, mais je n’osais pas. J’essayais d’appeler au secours avec mes yeux... Pour finir, j’ai fait semblant de descendre à un arrêt et il est sorti du bus. Quand je suis arrivée au gymnase, j’étais blanche!»

Florence*, 28 ans, Neuchâtel

«L’année dernière, je bossais comme barmaid la nuit dans un cabaret. Un soir, j’ai craqué face aux injures sexistes de mon patron – ce n’était de loin pas la première fois – et j’ai décidé de démissionner, sous ses hurlements. En sortant du bar, j’ai fondu en larmes et j’ai appelé mon copain pour qu’il vienne à ma rencontre.

Un type a commencé à me suivre, en me disant: «T’as quoi, ma belle? Viens avec moi, on va discuter, je t’offre un verre.» Je l’ai envoyé se faire voir («Tu ne vois pas que ça ne va pas, là! Dégage, mon mec arrive!»), en demandant à mon copain de vraiment se dépêcher. Le type a continué («Allez ma jolie, tu as besoin d’aide, je vais pas te laisser comme ça...»), je lui ai répondu, «Casse-toi», alors il s’est agrippé à moi, m’a mis la main aux fesses et m’a pelotée en se marrant. J’étais tellement choquée qu’il ose faire ça malgré l’état dans lequel j’étais que je n’ai pas bougé, je n’ai rien dit. Ensuite il est parti en rigolant et mon copain est arrivé quelques instants plus tard. J’étais super mal.»

Romy, 25 ans, Lausanne

«Un soir – il devait être 22h30 – je rentrais chez moi quand j’ai croisé au centre ville un gars qui m’a dit bonsoir. Par politesse, j’ai répondu. Il a alors fait demi-tour et commencé à me suivre en me disant, viens, tu vas où, on va prendre un café, donne-moi ton numéro, etc. Et le fait que je lui réponde non, que j’étais pressée, n’a pas suffi à le dissuader. Pour finir, je suis rentrée dans un MacDo pour m’en débarrasser, mais j’ai vu qu’il restait dehors à m’attendre. C’était très stressant. Quand je suis ressortie, il m’a encore suivie un moment puis a fini par abandonner. Quelques mètres plus loin, en arrivant à un arrêt de bus très fréquenté, je suis passée devant quatre hommes dans la quarantaine qui en ont profité pour me toucher le sexe au passage. J’étais vraiment surprise, eux se marraient. Personne n’a rien vu. J’ai bêtement souri et je suis partie. Je m’en suis voulue après, mais on ne sait pas quoi faire dans ce genre de situations, on n’a pas appris à réagir à ça...»

*prénoms d’emprunt

Attention à la stigmatisation!

Marylène Lieber, sociologue, Université de Genève

En 2012, la Belge Sofie Peteers signe un documentaire intitulé «Femme de la rue». Tourné en caméra cachée, le film montre le calvaire de cette étudiante, injuriée et harcelée au quotidien dans un quartier populaire de Bruxelles. Neuf fois sur dix, on constate que les insultes sont proférées par des Maghrébins.

«Attention toutefois à la stigmatisation, met en garde Coline de Senarclens. Ce genre de cas est tout simplement plus...

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Editoral

L’autre n’est pas (à) moi

Par Steve Gaspoz, rédacteur en chef de Migros Magazine.

A partir de quand peut-on parler de harcèlement? Une simple apostrophe est-elle suffisante ou faut-il un caractère répétitif? Quel degré de balourdise est-il acceptable, à quel moment cela ne l’est-il plus? Drague trop entreprenante ou carrément inappropriée? Difficile de répondre à pareilles questions. Chacun, ou majoritairement chacune dans le cas présent, possède des limites différentes.

Par contre, il existe une réaction...

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19 Commentaires

Pierre Ladoline [Invité(e)]

Ecrit le
15 janvier 2017

... mais effectivement pour la plupart des cas mentionné (attouchements, injures, menaces) c'est très gênant! Et cela fait partie des comportements anti-sociaux! Et avec 2% de sociopathes et 10% qui ont de sérieuses tendances c'est pas étonnant! Continuons à valoriser le pouvoir sur les autres au dépens du pouvoir sur soi comme le fait si bien le capitalisme et cela va encore s'aggraver! Je noterais encore que le harcèlement sexuel de la femme vers l'homme existe aussi et j'ai pu le constate au 1er degré dont la fameuse tape sur les fesses :-) et l'exhibitionnisme intégral, mais comme il n'y a en général pas de peur du côté masculin, c'est vécu totalement différemment.

Eve E. Danthe [Invité(e)]

Ecrit le
13 août 2015

Merci pour votre article très intéressant. On remarque dans les témoignages que les femmes sont démunies, elles n’arrivent pas à s’opposer clairement aux avances inadéquates dans ces cas-là. C’est le gros souci. On est dociles, on veut faire plaisir (même à ses dépens), on est la « gentille ». Contre cela et pour développer l’Affirmation et l’Estime de soi (car c’est le nœud du problème) Il existe de très bon cours de self défense. J’ai suivi ceux de la Ligue de la Santé il y a des années et cela m’a transformée à jamais. La solution est en nous.
Marrant que dans le même journal il y ait l’article sur le « non » à 3 ans qui doit être canalisé et géré… ceci-explique peut-être cela…

Olivier Gallay [Invité(e)]

Ecrit le
13 août 2015

Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai encore jamais assisté à une scène dans laquelle on aurait vu ou entendu une femme draguer lourdement un homme, lui toucher les fesses, le siffler, le suivre sur 30 mètres, lui faire des propositions plutôt directes, le mettre mal à l'aise, et dire que ma foi, sa nature de femme c'est de se comporter comme ça.

 

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