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Métro, boulot, coloc’

En Suisse, toujours plus de jeunes actifs ont choisi de partager leur appartement avec d’autres locataires. Leur nombre dépasse déjà celui des étudiants qui ont opté pour ce même mode de vie.

La coloc’, réservée aux étudiants fauchés? Si c’était peut-être le cas au début des années 2000, le raccourci serait faux aujourd’hui. Peut-être parce qu’une partie de ces anciens étudiants, actuellement dans la trentaine, ont voulu poursuivre ce mode de vie une fois leur diplôme en poche?

Selon l’étude «Marché immobilier 2015» du Credit Suisse, 54% du nombre total de colocataires en Suisse sont déjà dans la vie active. Les étudiants, minoritaires désormais, ne représentent qu’environ 45%.

Surfant sur cette nouvelle tendance, Stéphane Bavastro a fondé l’été dernier la plateforme romande Colocappart.com, qui met en contact les personnes qui désirent former une colocation. «Aucun site suisse en français n’était encore disponible, explique le jeune entrepreneur. Peut-être parce que la mode d’habiter en coloc’ s’est d’abord répandue de l’autre côté de la Sarine, pour toucher ensuite la Suisse romande.»

Sur le nouveau site web, la moyenne d’âge des auteurs des annonces se monte à 27 ans, avec une part d’environ 60% de salariés.

Mais qu’est-ce qui pousse ces jeunes adultes à opter pour ce mode de vie? La structure du marché immobilier joue bien sûr un rôle prépondérant. Et principalement dans les régions urbaines comme l’Arc lémanique ou Zurich, où les taux de logements vacants se situent extrêmement bas, et où les loyers atteignent des sommets.

L’aspect financier, c’est le facteur numéro 1, confirme la même étude du Credit Suisse. «Mais le but n’est pas forcément de vivre dans l’appartement le moins cher possible, estime le sociologue Cédric Duchêne-Lacroix.

Les colocataires peuvent se permettre de s’installer dans un logement de plus haut standing, puisque les coûts sont répartis entre tous.»

Il ne s’agit là que d’une partie de l’explication. Si les colocations sont en vogue aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elles correspondent à une évolution de la société. «Il y a encore quelques dizaines d’années, les enfants ne quittaient le foyer parental que pour s’installer avec leur conjoint, poursuit le chercheur à l’Université de Bâle.

Aujourd’hui les habitudes ont évolué: on change plus souvent de travail, on déménage régulièrement et l’on vit même parfois à travers plusieurs lieux. La coloc’ a l’avantage de permettre un mode de vie beaucoup plus flexible!»

L’importance du partage

Après ces arguments pratiques et financiers, la notion de «partage» se hisse en tête des motivations pour 23% des colocataires, toujours selon le Credit Suisse. «Les personnes qui ont choisi de vivre à plusieurs apprécient cet esprit communautaire et recherchent les contacts sociaux, indique le sociologue.

Dans une coloc’, on a la possibilité de sélectionner les personnes qui partageront le même toit. Un choix qui s’effectue souvent au cours de processus ritualisés, qui ressemblent à de petits entretiens d’embauche.»

Le succès de ces ménages d’un nouveau genre serait aussi à englober dans un phénomène social plus large, qui se caractérise par un rapport différencié à la matérialité. «C’est l’esprit «sharing», que l’on voit fleurir à travers plusieurs types d’innovations. Il y a encore quelques années, il aurait été bien difficile par exemple d’imaginer partager sa voiture!»

Un autre exemple, c’est le succès fulgurant de la plateforme Airbnb qui permet de sous-louer, pour des séjours de courte durée, une chambre, voire son logement entier. «On assiste, pour une partie de la population, à un détachement de ce qui est matériel. La devise «je suis ce que je possède» joue un rôle moindre parmi les adeptes de la colocation.»

Un agencement adapté

Preuve de l’ampleur du phénomène, les architectes, qui imaginent désormais des bâtiments où les frontières entre espaces privés et publics se veulent plus perméables.

Il y a ces nouveaux immeubles, par exemple dans le quartier zurichois de Schwamendingen, qui proposent, en plus des appartements conventionnels, des chambres avec petite salle de bain intégrée et des pièces de grande surface, que les habitants peuvent louer pour de courtes périodes. Pratique si l’on doit héberger un ami quelques jours ou organiser une fête à domicile.

On construit aussi de grands appartements, où chaque chambre dispose de sa propre salle de bain, mais où la cuisine est commune à tous les locataires. Un agencement particulièrement adapté aux étudiants… mais aussi aux seniors.

Cela leur permet de bénéficier de plus de compagnie et de réduire les coûts des soins à domicile. C’est une belle alternative à l’EMS, où chacun est libre de personnaliser ses espaces privés comme il l’entend»,

argue Cédric Duchêne-Lacroix. Sur le total des ménages helvétiques, les colocations représentent déjà le 7%, selon l’Office fédéral de la statistique (OFS). Si la tendance devait s’amorcer parmi les seniors – toujours plus nombreux en Suisse –, le phénomène coloc’ n’en serait alors qu’à ses prémices…

«Ma nouvelle famille»

Ils sont cinq, bientôt tous jeunes trentenaires, à se partager depuis un an une villa à Jongny, sur les hauts de Vevey (VD). Le «maître de maison», comme ils le désignent eux-mêmes, c’est Aurélien, jeune Français de 30 ans, débarqué en Suisse il y a huit ans. Après une rupture, il s’installe d’abord dans un petit 2,5 pièces à Lausanne. Il y hébergera durant quelques mois Marion et Jérémie, un couple d’amis provenant du même village que lui, près d’Avignon (F).

Malgré le peu de place à disposition, la cohabitation se passe sans accroc. Au sein du petit groupe, germe alors l’idée de former une grande colocation. «J’avais déjà vécu une telle expérience à deux reprises, raconte Aurélien. Je savais que ça se passerait bien!»

Vu la taille confortable de la maison (240 m2), les trois compères proposent à deux autres colocataires de se joindre au projet. Il y a Lea, 26 ans, qui souhaitait quitter le foyer parental. Et Guillaume, 28 ans, thésard qui pendulait jusqu’ici quotidiennement en bateau depuis Thonon-les-Bains (F).

Et à les écouter, tout se passe au mieux. Si bien même que les repas du soir sont généralement pris en commun et que tous les frais courants sont divisés entre l’ensemble des locataires.

Plusieurs raisons expliquent leur choix de vie. «D’abord, cela nous permet d’économiser de l’argent, indique Marion, coiffeuse. Et puis, il était difficile pour nous de dénicher un appartement à notre arrivée en Suisse, encore en période d’essai au travail.» «Vivre à plusieurs nous permet aussi de résider dans une grande maison plutôt qu’un HLM, ajoute son ami. Pour moi, il était important de bénéficier d’un peu de verdure et d’assez de place pour bricoler.»

«Plus le temps passe, plus je pense que c’est le mode de vie qui me correspond le mieux,

conclut Aurélien. Je me vois très bien continuer à vivre ainsi, sur le moyen, voire le long terme. Mes colocs, c’est comme ma nouvelle famille, ici en Suisse.»

«Vivre à plusieurs, un geste écologique»

Une meilleure gestion des ressources peut aussi être une motivation de vivre ensemble.

La ville de Bienne est célèbre pour son bilinguisme. Un principe respecté à la lettre, au sein de cette colocation de quatre personnes, située à deux pas de la gare. Ici vit Stefan, 30 ans, producteur de films originaire de Thurgovie. Il était le premier à s’installer dans le grand appartement. «Quand je suis parti de chez mes parents, c’était pour emménager avec ma copine de l’époque, se souvient-il. Puis une troisième personne nous a rejoints dans notre appartement. Depuis, j’ai toujours partagé mon logement. Mes colocs, pour moi, c’est comme ma famille!»

La seconde germanophone, c’est Frederike, jeune architecte de 29 ans, originaire de Stuttgart (D), six colocations au compteur! «Les économies potentielles ne m’intéressent pas, indique l’Allemande. Ce qui me plaît le plus, c’est de pouvoir cuisiner pour les autres.

Jamais je ne m’appliquerais autant, si je faisais à manger pour moi toute seule.»

Deux Romands partagent également ces lieux. Il y a d’abord la Fribourgeoise Eglantine, en deuxième année d’école pédagogique à Bienne, la seule étudiante parmi les quatre colocataires. «J’ai déménagé directement de chez mes parents jusque dans une première coloc’ en Allemagne. Je viens d’une grande famille et j’aurais beaucoup de mal à vivre seule, estime la jeune femme de 26 ans. Une fois dans la vie active, je compte bien poursuivre ce mode de vie.»

Le dernier à avoir rejoint la bande, c’est Christophe, 31 ans, dentiste fraîchement diplômé. Le Jurassien s’est d’abord frotté à la coloc’ à l’occasion de séjours linguistiques. Des expériences qui l’ont conforté dans l’idée d’adopter ce style de vie au quotidien.

«J’ai d’abord habité seul durant mes études de médecine. C’était dur! Toute la journée à réviser en silence à la bibliothèque, et le soir à me retrouver seul chez moi,

se rappelle-t-il. Posséder mon propre appartement, ma voiture, ce n’est pas pour moi. Le véritable confort, ce sont les moments de vie que je partage avec mes colocs.»

Reste un dernier argument qui tient particulièrement à cœur au petit groupe: le respect de l’environnement. «Nous partageons cuisine, salle de bain et salon. C’est bien plus écologique que de posséder chacun notre propre appart», argumente Eglantine. Christophe renchérit:

Nous avons aussi l’habitude de nous déplacer à vélo ou en transports publics, et de consommer le plus possible des productions de la région, Ce mode de vie, je l’ai retrouvé dans toutes les colocs que j’ai fréquentées.»

«Notre bébé vit en coloc’»

La «WG Tali», à Winterthour (ZH), n’est pas une coloc’ tout à fait comme les autres. D’abord par sa taille: dans la grande maison, cohabitent… neuf personnes! Il faut dire que la place ne manque pas dans cette villa de maître, ancien domicile et cabinet de médecine du grand-père de l’une des colocataires.

Pour gérer les problèmes d’organisation entre les différents habitants, une société a été mise sur pied. Deux fois par ans, le groupe discute des thèmes les plus importants: répartition des tâches ménagères, budget, grands nettoyages de printemps… Mais aussi de sujets plus légers, comme les deux grandes fêtes organisées chaque été et chaque hiver.

En réalité, le plus jeune des colocataires n'a que quelques mois!

Les profils des colocataires sont divers: cinq personnes sont déjà dans la vie active, trois autres sont encore en étude. La plus jeune, Lesliana, 23 ans, unique francophone du groupe, a emménagé il y a un an et demi. «Quinze autres candidats étaient dans les rangs pour rejoindre la coloc’, raconte la jeune Yverdonnoise, étudiante en traduction et interprétation. J’ai dû passer une sorte d’entretien avec tous les habitants… Quelques jours après, j’ai su que l’on m’avait choisie. Quel soulagement!»

Mais la mascotte de la WG, c’est Moritz, le bébé qui a fait son apparition il y a trois mois parmi la petite tribu.

Tout se passe très bien avec les autres colocataires. Il faut dire que mon fils dort très bien… ç’aurait été plus difficile s’il pleurait chaque nuit,

sourit Linda sa maman, 30 ans. C’était une chance pour notre enfant de pouvoir vivre dans une maison aussi grande, avec un énorme jardin, et même quelques poules! Et puis, mes colocs me donnent volontiers un coup de main, lorsqu’il faut surveiller Moritz quelques minutes, par exemple le temps que je prenne une douche.»

«Il nous manque encore du recul, mais je crois que c’est un véritable atout pour notre enfant que de vivre au milieu d’autres adultes que ses parents», estime le papa Christian, doctorant en infographie à l’Ecole polytechnique fédérale (ETH) de Zurich. La petite famille ne s’est fixé aucune limite dans le temps à leur mode de vie, encore très peu commun. «Nous verrons au jour le jour, poursuit le jeune homme de 31 ans. Si le bébé devait causer des soucis à l’un des colocs, il ne faut pas qu’il attende pour nous en parler.

La communication, c’est l’ingrédient principal d’une bonne cohabitation.»

 

Publié dans l'édition MM 2
11 janvier 2016

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Editoral

La solitude, quel intérêt?

Par Steve Gaspoz, rédacteur en chef de Migros Magazine.

Emménager dans son propre chez-soi était à mon époque l’un des moments les plus attendus des jeunes. A peine les premiers francs gagnés, la conquête du futur nid douillet pouvait commencer. Rien n’importait plus que l’indépendance qu’un premier appartement était censé apporter.

Depuis, les temps ont bien changé. S’évader de chez ses parents ne constitue plus un but en soi. Car finalement, n’est-on pas bien dans sa chambre d’enfant? Pourquoi quitter l’hôtel familial pour un logis sans le moindre service? Faire sa lessive, ses achats, son nettoyage a quelque peu perdu de son potentiel d’attrait. Et tant pis si l’indépendance en prend un coup.

A ce changement de mentalité, il s’agit d’ajouter les difficultés croissantes pour trouver un logement, avec et sans solides garanties. D’ailleurs, les retours au bercail après une séparation ou la perte d’un emploi ne sont pas rares. Et puis, ces dernières années, une autre manière d’habiter, de vivre a le vent en poupe: la colocation. Pas celle entre deux ou trois «potes» pendant la durée de ses études à l’autre bout du pays, mais celle entre adultes lucides et consentants, entre personnes qui choisissent une vie communautaire plutôt que solitaire.

Un choix motivé par des raisons aussi diverses que l’envie de partager, l’écologie, un budget serré ou encore le besoin d’espace. Du côté alémanique, les WG (Wohngemeinschaften) sont une institution bien établie. Il n’est d’ailleurs pas rare de tomber sur des offres immobilières présentant un objet comme idéal pour une petite ou grande colocation.

Nous n’en sommes pas encore là en Romandie, même si la situation progresse rapidement. Et certains observateurs prédisent une augmentation significative de cette forme d’habitation à travers le monde au cours des prochaines années. Après des années d’individualisme, la tendance semble s’inverser.

A voir s’il s’agira d’une mode passagère ou d’un mouvement de fond à même de bouleverser l’un ou l’autre pan de notre existence.

Mode d’emploi

La coloc’ 2.0

Une colocation réussie, demande obligatoirement une très bonne organisation. Heureusement, de nouveaux outils sur smartphone ont fait leur apparition pour faciliter la vie de ces ménages d’un nouveau genre.

Il y a d’abord l’application pour smartphones «Bring!» (pour Android et Iphone) (lien en anglais et en allemand), développée à Zurich, qui permet d’établir des listes de courses en commun et d’envoyer des notifications Push concernant ses achats aux autres personnes de son ménage. Ainsi, tout le monde sait ce qu’il manque à l’appart et qui se charge d’acheter quoi.

Citons également «Wunderlist» (disponible sur tout système d’exploitation) , pas réservée exclusivement aux ménages, mais très utile quand même. L’appli permet en effet d’établir une liste de tâches, que l’on peut ensuite partager entre plusieurs utilisateurs. Très pratique par exemple pour établir le planning des tâches ménagères. Et indiquer ensuite si chacune d’entre elles a été effectuée ou non.

Un système d’alertes permet en outre de rappeler, aux plus têtes en l’air, les corvées qui leur avaient été attribuées. Désormais, plus d’excuse pour passer son tour dans le tournus du nettoyage des WC!

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1 Commentaire

Maurice Burnier [Invité(e)]

Ecrit le
12 janvier 2016

La colocation permet de faire beaucoup d'économies. Au contraire, elle sert, aussi, à améliorer le moral quotidien entre les colocataires, comme aussi d'accroître les rapports humains, de partager des expériences, de découvrir des horizons différents. D'une façon générale, ce qui paraît propre à la tendance moderne, ce sont les usages et les variétés d'aspect. La colocation s'avère bien une sorte d'oasis, où souvent la fraîcheur d'esprit y est présente. Celles ou ceux qui la vivent, la perçoivent, mais donnent un soin particulier aux détails du logement partagé.

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