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Quand l’hôpital se prend pour un hôtel

Unique en Suisse,l’Hôtel des Patients à Lausanne accueille ses premiers visiteurs. Malades ou non. Pour une approche totalement différente des soins.

A peine franchie la porte vitrée que l’on est happé par une enveloppante sérénité. Un hall blanc, une amaryllis dans un vase posé sur le desk et un air de jazz en fond sonore. Quelques fauteuils bleus aux coussins tilleul pour un mobilier en bois clair complètent l’impression d’être entré dans le catalogue d’un grand magasin suédois. Ce nouveau bâtiment, qui a été inauguré en octobre 2016, n’a décidément rien d’un hôpital.

En fait, ces deux cubes aux façades de tôle gris taupe thermolaquée, ne sont pas vraiment un hôpital, mais un hôtel… des patients. Résultat d’un partenariat entre le CHUV, la société Reliva et Retraites Populaires, cet hôtel trois étoiles est inspiré de modèles allemands et suédois, qui ont réussi cette fusion de la médecine et de l’hébergement.

Un lieu où les malades oublient qu'ils le sont

Un lieu de soins, qui prend des allures de bien-être et ne sent pas le désinfectant à tous les étages. Un lieu de vie où tout est fait pour que les malades oublient qu’ils le sont. Patio pour les beaux jours, petits salons, escalier en volute qui mène directement au restaurant, séparé d’un coin lecture par un rideau de rondins naturels. Ça fleure bon le bois de santal, la lumière qui entre à flots et les effluves de cuisine à certaines heures.

Rien ne trahit l’Unité de soins – avec ses box de consultation, sa pharmacie, ses infirmières présentes 24 heures sur 24 – qui existe bel et bien au rez, dans une aile discrète. De plus, rien ne distingue les clients des patients. Si ce n’est un simple bracelet de géolocalisation, dont le bouton rouge permet aux malades d’appeler n’importe quand en cas d’urgence. Et encore, la plupart le portent sous la manche ou au fond d’une poche.

En tout, 114 chambres dont 105 sont dédiées aux patients du CHUV et aux membres de leur famille qui souhaitent les accompagner à leurs propres frais. Mais pas seulement.

Nous accueillons aussi des clients de l’extérieur ou de simples touristes. Nous sommes d’ailleurs sur booking.com.»

«Mais le nom de l’hôtel est peut-être un frein, il y a encore une barrière psychologique à franchir», relève Stéphanie Abel, directrice de l’hôtel.

Bien sûr, l’établissement ne s’attend pas à recevoir des cars de visiteurs, mais s’adresse en priorité à des patients autonomes, qui doivent rester sous contrôle médical sans nécessiter des soins constants, puisque aucun traitement n’est dispensé en chambre.

Stéphanie Abel, directrice, explique que l’établissement fonctionne aussi comme un simple hôtel.

Le public cible? Les patients en orthopédie, ceux qui sont hospitalisés pour des investigations ou qui doivent suivre une antibiothérapie, et surtout les femmes avant ou après l’accouchement, puisqu’un étage entier est réservé à la maternité. «Les jeunes mamans peuvent disposer de leurs chambres à elles, y recevoir des visites et vivre ces moments magiques dans un cadre moins hospitalier mais tout aussi sécuritaire», souligne Jérôme de Torrenté, infirmier-chef de l’Hôtel des Patients.

Enrayer l’explosion des coûts de la santé

En effet, chaque chambre, qu’elle soit standard, supérieure ou familiale, a été pensée comme un cocon épuré et design. Parquet, espace dégagé, fauteuils et tentures dans les tons taupe et pastel, table basse, wifi et écran plat. Rien ne parle de l’hôpital si ce n’est un siège discret sous la douche et une barre d’appui dans les toilettes.

Mais tout a été pensé pour faciliter l’accès, l’entretien et la zénitude, comme ces larges baies vitrées, plus basses qu’à l’ordinaire, qui permettent de regarder dehors, d’admirer le lac et les Alpes, même quand on est couché dans son lit.

On s’en doute, ce concept d’hôtel de soin a pour but d’enrayer l’explosion des coûts de la santé – une nuit d’hospitalisation à l’Hôtel des Patients coûte 325 francs en chambre standard avec la pension complète, soit environ 40% de moins qu’une nuit d’hôpital. Sans compter le coût des médecins, des diagnostics et des thérapies qui reste le même.

L’idée est surtout de désengorger le CHUV, de libérer des lits pour les soins aigus.»

«Mais le patient reste sous la responsabilité du CHUV et de son médecin», explique Oliver Peters, directeur adjoint du centre hospitalier. Au-delà de l’aspect financier, cette tendance participe aussi d’une nouvelle approche de la maladie. «Pendant longtemps, on s’est occupé de diversifier les soins vers le haut, soins intensifs et intermédiaires. Aujourd’hui, on va dans le sens inverse: on essaie de rendre la médecine le moins invasive possible. C’est le même trend que la chirurgie ambulatoire», poursuit Oliver Peters.

Mieux adapté aux besoins des patients

Une structure mieux adaptée aux besoins d’une partie des patients, censée limiter les effets négatifs de l’hospitalisation, l’ennui du lit médicalisé et qui mise surtout sur les ressources du patient. «On stimule les gens à se mobiliser le plus vite possible, le contexte et la liberté jouent un rôle dans le retour à l’autonomie. L’image de soi aussi est importante», insiste Jérôme de Torrenté.

On se sent moins malade quand on n’est pas en blouse d’hôpital.»

Témoignage

Valérie Groux doit suivre un traitement antibiotique en intraveineuse.

Valérie Groux: «Avant d’arriver ici, je n’avais plus envie de me battre»

Elle a déjà testé tous les étages du CHUV. Ou presque. Valérie Groux, 47 ans, a une longue histoire médicale derrière elle: une double greffe des poumons et, il y a une année, la contraction de deux souches résistantes de bactéries. Bronchites et toux à répétition l’ont ramenée à l’hôpital pour un traitement antibiotique en intraveineuse avec des injections deux fois par jour. «Quand on m’a proposé l’Hôtel des Patients, j’ai dit oui tout de suite.»

Ici, on est libre. On oublie qu’on est à l’hôpital.»

Elle apprécie particulièrement le côté non contraignant, le fait de pouvoir choisir l’heure des repas, entre 11 h 30 et 14 heures, et de rentrer chez elle, une fois par semaine, pour nourrir ses trois aras. Un seul bémol: «Il aurait fallu une meilleure isolation des fenêtres. On entend parfois le bal des hélicos et des ambulances. Et aussi les bruits du chantier juste à côté...»

Malgré tout, Valérie Groux trouve le concept excellent et recommande à tout le monde le restaurant, dont la cuisine vaut le détour. Et s’apprête à rentrer à la maison avec un nouveau souffle: «Avant d’arriver ici, je n’avais plus envie de me battre. J’étais devenue défaitiste, épuisée par la maladie. Mais ce séjour a tout changé!»

Témoignage

Denis Germanier ne s’est pas ennuyé une seule fois depuis son arrivée.

Denis Germanier: «Le gros avantage, c’est le calme»

Le milieu hospitalier, Denis Germanier le connaît par cœur. Atteint de mucoviscidose, ce jeune homme de 19 ans doit faire des contrôles tous les deux mois et, chaque année, vient séjourner pendant deux semaines à l’hôpital. Cette fois, à cause d’une grippe qui a mal tourné, il doit suivre un traitement antibiotique par voie veineuse: trois injections par jour à huit heures d’intervalle.

«Comme j’ai trop de traitements pour être à la maison, mais que je ne suis pas assez malade pour être au CHUV, on m’a proposé l’Hôtel des Patients. Le gros avantage, c’est le calme. On peut se reposer l’après-midi, on n’est pas dérangé.»

Il profite de son temps libre pour travailler un peu sur son ordinateur, songe à lancer une entreprise en informatique. Se réjouit de l’excellente cuisine des lieux. «En une semaine, je ne me suis pas encore ennuyé. J’ai même pu avoir un mix de deux menus qui me tentaient beaucoup.»

Aucun désagrément? «Il faut se déplacer jusqu’à l’Unité de soins pour le traitement et descendre au CHUV pour la physio respiratoire. Mais ce désavantage est compensé par tout le reste! Ici, c’est confortable, je suis au CHUV sans y être. Et pour moi qui vais passer la moitié de ma vie à l’hôpital, c’est très rassurant. Ça rend les séjours moins négatifs.»

Entretien

Bertrand Kiefer: «Le grand trend est d’hospitaliser le moins possible»

Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de La Revue médicale suisse.

Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de La Revue médicale suisse.

De quel œil voyez-vous ce genre d’établissement?

J’y vois de nombreux avantages. Ce genre de structure permettra d’absorber les pics d’occupation du CHUV, qui est souvent saturé, notamment en hiver. Et évite ainsi de devoir augmenter le nombre de lits des hôpitaux, ce qui coûterait très cher…

Avantage logistique donc…

Oui, mais pas seulement. C’est surtout un avantage pour les patients, pour leur qualité de vie. Il est souvent difficile de s’habituer à un hôpital: on y dort mal, il y a du bruit, on doit partager sa chambre avec d’autres occupants, les horaires sont contraignants… Pour une personne qui n’a pas besoin de soins continus, mieux vaut séjourner à l’hôtel. C’est plus confortable et on évite les maladies nosocomiales!

N’est-ce pas aussi une nouvelle approche de la maladie?

Oui, l’état d’esprit a changé. Dans les années 1960 à 1980, on a connu un pic de l’hospitalocentrisme. Les gens aimaient être pris en charge, on pratiquait beaucoup le nursing. Mais les coûts technologiques ont explosé et on s’est rendu compte que ce n’était pas une si bonne idée de garder les patients trop longtemps couchés, surtout les personnes âgées. Aujour­d’hui, le grand trend est d’hospitaliser le moins possible. En Australie et aux Etats-Unis, on voit même apparaître l’hospitalisation à domicile:

lorsque les cas le permettent, on déplace les appareils plutôt que les gens.

Dans différents pays, on développe aussi les maisons de santé, où les patients séjournent, sous surveillance, le temps de soigner une pneumonie par exemple.

Est-ce la solution du futur à l’explosion des coûts de la santé?

L’Hôtel des Patients est une goutte d’eau dans le système des soins... Ce n’est pas la panacée, mais c’est un instrument de contrôle des coûts. Avec l’augmentation des personnes âgées, nous devons penser autrement le modèle hospitalier, diversifier les approches et l’Hôtel des Patients est l’une des pistes.

Textes: © Migros Magazine / Patricia Brambilla

 

Publié dans l'édition MM 12
20 mars 2017

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3 Commentaires

Hervé Voisard [Invité(e)]

Ecrit il y a
17 heures, 40 minutes

J'y ai séjourné 1 semaine et j'en garde un excellent souvenir, malgré la maladie.
Hôtel de tout premier plan, personnel aux petits soins, service hôtelier et nourriture parfaite.

Maurice Burnier [Invité(e)]

Ecrit il y a
5 jours, 14 heures

Avec des excellents hôtels bien équipés en panne de touristes qui peinent à tourner dans certaines régions de la Suisse romande, on pourrait envisager de changer leur affectation et de soigner une série de patients pendulaires dans ces établissements. Pour les nouveaux médecins, ce système leur permettrait d'y parfaire leur formation en des stages de pratique pour leur avenir dans la profession.

Chris Charleshenry [Invité(e)]

Ecrit il y a
6 jours, 5 heures

Est-ce qu'un Hotel pourrait être envisagé à Neuchâtel 𯂂

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