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Quand les sciences deviennent citoyennes

Il est désormais possible pour tout un chacun de participer à des projets scientifiques de haut vol. En fournissant un peu de son temps, de son intelligence ou de la puissance de calcul de son ordinateur et bientôt de son téléphone portable. Ou même en jouant à des jeux en ligne. Explications avec deux chercheurs enthousiastes.

La puissance de calcul des ordinateurs domestiques peut aider à faire avancer  la science.

Qu’y a-t-il de commun entre l’observation des escargots et l’accélérateur de particules du CERN? La science citoyenne. Un mouvement parti des pays anglo-saxons et qui consiste à faire participer tout un chacun à des projets scientifiques.

Un phénomène que l’on observe dans de nombreux domaines mais particulièrement «là où il y a besoin d’une grande puissance de calcul», explique François Grey, coordinateur du Centre de cyberscience citoyenne à Genève. C’est ainsi que sont «distribuées des tâches à des milliers d’ordinateurs appartenant à des particuliers», comme dans le projet LHC@home du CERN, lancé en août 2011. Via deux logiciels à télécharger, les ordinateurs privés sont utilisés pour générer des simulations de collisions de particules qu’on comparera ensuite «aux événements réellement observés par les physiciens pour mieux les comprendre».

«Un intérêt énorme du public»

Aujourd’hui François Grey en tire un bilan réjouissant: «Il y a un intérêt énorme du public. Et d’un point de vue technique, nous avons pu convaincre nos confrères que même les calculs les plus complexes pour le LHC peuvent se faire sur des ordinateurs ordinaires appartenant à des particuliers.»

L’homme de la rue peut aussi prêter son concours pour l’analyse d’images, «comme dans le projet Galaxy Zoo où les citoyens aident à trier des photos de galaxies prises avec un télescope.» Outre les ordinateurs, les téléphones portables commencent à être utilisés, grâce auxquels par exemple «les citoyens peuvent devenir des collectionneurs de données scientifiques, comme avec le Project Noah d’observations et de recensement de la faune locale».

De l’archéologie à la zoologie

Alors qu’autrefois les sciences citoyennes se limitaient «aux disciplines à portée d’outils, comme l’astronomie, l’archéologie, l’ornithologie, aujourd’hui, s’enthousiasme François Grey, tous les domaines peuvent en profiter». Ainsi, grâce à internet, il est possible pour chacun et en s’amusant de «participer à l’étude de la structure moléculaire des protéines – le jeu Foldit en est un bel exemple. Ou faire des simulations de l’épidémiologie du paludisme, sur MalariaControl.net, que nous avons monté avec l’Institut tropical suisse de Bâle. Ou encore prédire l’avenir du climat terrestre avec ClimatePrediction.net. Tout ça à partir de son ordinateur.»

François Taddei: «Les participants affluent surtout dans les domaines qui concernent les gens de près.»

François Taddei, chercheur à l’Inserm, directeur du Centre de recherches interdisciplinaires de l’Université Paris-Descartes, est lui aussi un propagandiste convaincu des sciences citoyennes, qu’il appelle aussi «sciences 2.0» ou encore «sciences de la nuit». Une science «ludique», «tâtonnante», ouverte à tous les citoyens, par opposition à la science des «publications et des amphis».

Il raconte que parmi ces amateurs venant donner un coup de main dans les recherches les plus élaborées, on trouve de tout: «Des passionnés pointus qui vont jusqu’à se construire leur propre télescope ou des gens qui passent juste un quart d’heure de temps en temps sur un jeu.»

François Grey, lui, le dit tout net: «La science citoyenne est la plus vaste ressource scientifique de la planète: sept milliards d’habitants, deux milliards d’ordinateurs, cinq milliards de téléphones mobiles, même une toute petite portion de cela constitue un potentiel inouï.» Avec tout de même un petit bémol: «Le chercheur doit côtoyer des non-experts, expliquer ce qu’il fait de façon convaincante, sans utiliser des mots trop techniques, et surtout démontrer que sa recherche a des résultats utiles – sinon, qui va l’aider? Alors figurez-vous, pour certains chercheurs, tout ça fait un peu peur.»

Le recrutement des volontaires se fait en général par «ouï dire sur internet, grâce à la puissance des réseaux sociaux». Les motivations semblent diverger passablement: «Pour certains, c’est la science, pour d’autres la défense d’une cause, ou encore la compétition.» Il existe en effet «un système de crédit dans la plupart des projets, pour mesurer la performance personnelle».

Des thèmes qui touchent les participants

Selon François Taddei, les volontaires affluent surtout dans «les domaines qui concernent les gens de près, comme la santé, ou l’écologie, où ils sont des dizaines de milliers. Il y en a aussi qui font des maths mais là on n’en trouve que quelques dizaines.»

On pourrait penser que les caisses vides des Etats, les coupes dans les budgets pour la recherche, ont favorisé l’essor des sciences citoyennes par définition peu coûteuses. Un avis que François Taddei ne partage pas: «Ce n’est pas la crise économique, c’est la technologie qui a provoqué cet engouement, la puissance des ordinateurs et des téléphones, le Web, les réseaux sociaux ainsi que la crise écologique qui motivent les gens à agir».

L’écologie et la biodiversité se taillent pour l’heure en effet le gros du gâteau des sciences citoyennes. On ne compte ainsi plus les projets collectifs d’observations et de dénombrement des chauves-souris, des moineaux, des papillons, des escargots, des vers de terre, des lézards…

Après tout, rien de très nouveau là-dedans. François Taddei rappelle volontiers que «les premiers scientifiques étaient tous des amateurs».

Quelques projets mémorables

La participation citoyenne constitue un énorme gain de temps pour les scientifiques.

Le jeu «Foldit»: lancé par David Baker, prof de biochimie à l’Université de Washington. Consiste à «plier» des protéines pour leur faire prendre des formes 3D encore inconnues. L’aptitude innée du cerveau à reconnaître les formes le rend plus habile et rapide que n’importe quel ordinateur pour ce genre de travail. Avec de gros enjeux en matière notamment de santé. La structure d’une protéine déterminant sa fonction, créer des protéines qui n’existent pas dans la nature permettra de fabriquer par exemple de nouveaux médicaments.

Galaxy Zoo: initié par l’astrophysicien Kevin Schawinski de l’Université de Yale, le projet a permis à plus de 150 000 amateurs dans le monde entier de se lancer dans une classification des galaxies. Un million d’images astronomiques mises à la disposition des internautes ont permis de repérer 50 000 galaxies

Seti@home: premier projet du genre, lancé en 1999. Chacun est invité à donner du temps de calcul de son ordinateur pour analyser les enregistrements réalisés dans le cadre des recherches de traces de communications extraterrestres dans les signaux radio.

Evolution MegaLab: des observations sur les escargots à bandes – Cepaea – recueillies, région par région, grâce à des dizaines de milliers de bénévoles. Ces espèces présentent la particularité de fournir par les différentes couleurs de leurs coquilles des indications sur l’évolution et les changements climatiques.

Sur le Net: Scistarter.com recense, en anglais, de nombreux projets de sciences citoyennes.

 

Publié dans l'édition MM 26
25 juin 2012

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Avenir

Et demain?

Pour François Grey, les sciences citoyennes semblent promises à un avenir plus que radieux: «La puissance des ordinateurs et la bande passante d’internet chez les particuliers ne cessent d’augmenter. Dans des pays comme la Chine et l’Inde, moins de la moitié de la population est en ligne actuellement.»

D’autant que ce ne sont déjà pas les amateurs qui manquent: «Avec des projets comme LHC@Home, nous avons ce problème: comment expliquer aux volontaires que nous n’avions pas assez...

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1 Commentaire

George Alice [Invité(e)]

Ecrit le
31 janvier 2014

Aussi sur le Net: citizensciencecenter.com

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