5 juin 2018

Le pouvoir de l'esprit sur le corps

Si la force psychique ne peut pas tout, la médecine s’intéresse de plus en plus aux pouvoirs de l’esprit, qui joue un rôle dans nos états de santé et dans la guérison.

psychologie
Jusqu’où va la puissance du mental? (Illustration: Sylvie Seprix)

Le lien entre le mental et le corps est-il encore à prouver? Pas vraiment. Hippocrate, père de la médecine au IVe siècle avant J.-C., était déjà persuadé que l’un influence l’autre, et vice versa. «Oui, c’est une vieille histoire! On est sorti du tout psychosomatique, à la mode dans les années 1950, mais on sait aujourd’hui que le psychisme a une certaine influence, que le corps n’est pas qu’une entité biologique, mais plutôt un roc poreux, affecté par plusieurs facteurs, comme la pensée, l’entourage ou le regard d’autrui», répond Friedrich Stiefel, chef du service de psychiatrie de liaison au CHUV, à Lausanne.

L’effet placebo, confirmé par de nombreuses études scientifiques, n’est qu’un argument supplémentaire: certains faux médicaments ont des effets thérapeutiques. Pourquoi? Parce que le cerveau, par une forme d’autopersuasion, fabriquerait lui-même des substances actives, comme les opioïdes, pour réduire la douleur. De même, un traitement administré par seringue a souvent plus d’effet que s’il est administré sous forme de pilule, «parce que c’est un moyen plus efficace dans l’imaginaire des gens». «L’effet placebo existe incontestablement et il faut en tenir compte. L’individu ne réagit pas seulement à une substance pharmacologique, mais à un contexte de soin. Quand on y croit, cela a forcément un effet. De la même manière que l’on ressent un effet physique, existentiel, quand on tombe amoureux. Toutes nos interactions nous changent, corps et âme», poursuit Friedrich Stiefel.

Quand on y croit, cela a forcément un effet. De la même manière que l’on ressent un effet physique, existentiel, quand on tombe amoureux

Friedrich Stiefel

Des effets positifs encore peu étudiés

Mais une question demeure: jusqu’où va la puissance du mental? Par la seule force de l’esprit, peut-on contrôler sa santé, voire guérir certaines pathologies, comme semble le suggérer Patrick Clervoy, psychiatre, dans son dernier ouvrage, Les pouvoirs de l’esprit sur le corps* (voir ci-dessous). Plus prudent, Friedrich Stiefel se méfie des «promesses qui ne peuvent pas être tenues» et avance que, pour l’heure, les effets négatifs du mental sur le corps ont davantage été étudiés que les effets positifs.

C’est bien connu, les émotions violentes comme la colère ou la peur provoquent des réactions physiologiques visibles: poils du corps qui se hérissent, sueurs froides, voire perte de connaissance. Un emportement pourrait même augmenter par cinq le risque d’infarctus. Les dénis de grossesse et les grossesses nerveuses sont des exemples encore plus démonstratifs: dans le premier cas, le corps obéit à ce que le cerveau lui commande et ne se transforme pas. Dans le second cas, le corps obéit à un schéma de grossesse… sans conception. «Les examens sanguins montrent que le cerveau produit des médiateurs hormonaux qui commandent aux organes dédiés à la reproduction de présenter les mêmes transformations que durant la grossesse», écrit Patrick Clervoy.

Bien sûr qu’un événement heureux donne des ailes… pour quelques jours. Mais se forcer à être heureux ne marche pas

Friedrich Stiefel

La liste est longue des maladies déclenchées ou prolongées par un mental affaibli. Certains cas de psoriasis flambent chez les individus surmenés, certains sous-types d’asthme peuvent être exacerbés par un mal-être psychologique. On connaît aussi les effets délétères du stress chronique sur l’organisme: «L’hormone du stress, le cortisol, modifie l’immunologie et joue parfois un rôle dans certaines affections virales. Des travaux récents ont montré que le stress pouvait même entraîner des modifications épigénétiques, c’est donc la preuve d’une transformation physique par le mental», poursuit Friedrich Stiefel. Si l’influence des émotions négatives n’est plus à démontrer, peut-on espérer que, a contrario, des émotions positives puissent jouer un rôle dans le maintien de la santé? Mieux encore: une stimulation de production d’hormones bénéfiques – endorphine, sérotonine et autres molécules du bien-être – pourrait-elle prémunir contre la maladie, voire enclencher une guérison? C’est là que les avis divergent. «Bien sûr qu’un événement heureux donne des ailes… pour quelques jours. Mais se forcer à être heureux ne marche pas. Mieux vaut être capable de vivre les moments difficiles tels qu’ils sont. De même on ne peut pas mettre la souffrance de côté par une pensée positive forcée. La tristesse fait partie de la vie au même titre que la beauté du printemps ou la musique de Mozart. Si l’on ne peut pas être triste, a-t-on la capacité d’être heureux?», s’interroge le psychiatre.

Approches méditatives

On s’en doute, il n’existe pas véritablement d’exercices pratiques pour éduquer son cerveau au bonheur. Mais certaines approches méditatives permettent de se détendre, de revenir à l’essentiel. De la petite école aux chambres d’hôpitaux, on prône d’ailleurs aujourd’hui les approches par la pleine conscience et le yoga, qui aident à prendre du recul, à relativiser et à être moins réactif face aux aléas de la vie.

Reste que les patients ne sont pas toujours égaux face à la maladie, que certains survivent au cancer quand d’autres sont emportés en quelques mois. Sans ouvrir le chapitre des guérisons miraculeuses – certains cas de rémissions résistent à l’explication des oncologues – qu’est-ce qui participe vraiment à la guérison? «Je crois que c’est la combinaison de médicaments et d’un ensemble de forces actives. Le soutien familial est important, les liens sociaux, une sincérité authentique envers soi-même aussi.» Sans oublier le médecin, dont la conviction est aussi importante pour le patient. «L’émotion est contagieuse, on est contaminé par l’angoisse des autres ou leur sérénité. Le climat de confiance entre le patient et son médecin, qu’on appelle aussi l’alliance thérapeutique, prédit beaucoup du succès d’une thérapie», conclut Friedrich Stiefel. 

«La composante psychologique est un moteur puissant de la guérison»

Patrick Clervoy, médecin psychiatre à Paris, auteur du livre Les pouvoirs de l’esprit sur le corps*

À l’heure où la médecine devient de plus en plus technologique, vous parlez de l’importance des émotions et de la capacité de chacun de nous à ne pas tomber malade. N’est-ce pas anachronique?

Les techniques modernes qui permettent d’analyser les phénomènes physiologiques et chimiques au niveau moléculaire, notamment la neuro-imagerie fonctionnelle, permettent de valider scientifiquement des observations cliniques et des notions thérapeutiques tombées en désuétude au début du XXe siècle, comme l’hypnose et l’autosuggestion consciente. Aux États-Unis, il y a des unités de recherche entièrement dédiées à l’étude du phénomène placebo.

Le mental a-t-il vraiment cette capacité de surmonter la maladie, voire d’enclencher la guérison?

Sur les phénomènes hystériques qui passionnaient les neurologues comme le professeur Jean Charcot, on sait aujourd’hui observer en direct ce qui se passe au niveau du cerveau. Si l’on dit à une personne que l’on produit une brûlure à un endroit du corps en la touchant avec un objet froid, on voit une activation du métabolisme des aires du cerveau correspondant à la sensibilité du corps, puis se produire une réaction vasculaire à l’endroit qui a été touché: elle ressent une brûlure et la peau se met à rougir. Le phénomène inverse est celui des personnes qui peuvent, après une préparation mentale, marcher pieds nus sur des braises sans éprouver la moindre brûlure. On peut en déduire que la composante psychologique est un moteur puissant de la guérison.

N’est-ce pas culpabilisant pour les malades qui n’y parviennent pas?

Ce serait culpabilisant si on leur en faisait le reproche, ce qui serait maladroit. Il faut au contraire informer les patients sur ces possibilités thérapeutiques, les encourager à croire en une guérison possible et leur offrir un accompagnement qui tienne compte de leurs aptitudes psychologiques et de leurs croyances.

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