30 septembre 2017

Squats genevois: visite à contre-culture

Sous l’impulsion des squats, le quartier de Plainpalais a été l’un des bastions d’un mouvement socio-politique et culturel majeur. Retour sur les traces d’une époque qui a marqué la mémoire des Genevois.

Notre guide Marylou, ici devant l’ancien squat du Rhino, plonge les visiteurs dans l’histoire urbaine récente de Genève en ravivant nombre de ses propres souvenirs.

Il y a dix ans, Genève était la ville la plus squattée d’Europe. Du quartier des Grottes à celui de Plainpalais en passant par les Eaux-Vives, plus d’une centaine d’habitations étaient occupées. Avec elles, c’était tout un mouvement socio- politique et culturel qui s’organisait et s’ouvrait au public. De la Cave 12 dans l’emblématique Rhino au célèbre espace culturel Artamis, les squats ont fait émerger une scène alternative vivante… Mais pas au goût de tous. La grande époque des squats qui s’est étendue de la fin des années 1970 à celle des années 2010 a fait éclater une vive tension entre squatteurs et milieux immobiliers, partageant ainsi l’opinion publique.

Une division que notre guide, Marie-Hélène Grinevald, alias Marylou, a bien connue puisqu’elle a elle-même été squatteuse au début du mouvement. A 55 ans, elle organise depuis un an une visite guidée inédite qu’elle a baptisée «Sur les traces des squats». Elle l’a conçue dans le cadre de son diplôme de guide culturelle et touristique. Nostalgiques, curieux, jeunes et moins jeunes sont déjà venus nombreux emboîter son pas à travers les rues du quartier de Plainpalais, bastion de la contre-culture. Avec son air mutin, quelques images d’archives à la main et des anecdotes plein la tête, elle nous plonge dans ce chapitre si particulier de la ville du bout du lac.

L’évacuation du squat de la Tour il y a dix ans, seulement quelques jours avant celle du Rhino, marquera un tournant dans la politique urbaine genevoise.

Contexte historique

«Après la Seconde Guerre mondiale, toute l’Europe est en phase de reconstruction, sauf à Genève, lance notre guide. Là on détruit pour construire une ville moderne.» De nombreux immeubles d’époque sont alors rasés comme l’ancienne maison de Jean-Jacques Rousseau remplacée par le centre commercial Manor. C’est pareil du côté des Rues Basses qui voient naître, par exemple, le complexe de Confédération Centre. Partout, on érige de nouveaux immeubles d’une dizaine d’étages, gris, étriqués et décriés par une partie de la population.

C’est lorsque l’on veut finalement s’attaquer à la destruction du quartier des Grottes qu’une mobilisation s’organise au travers d’associations d’habitants qui veulent préserver l’identité et l’ambiance de leur quartier. En parallèle de cela, c’est la crise du logement qui commence à la fin des années 1970. En cause? Une importante spéculation immobilière où les propriétaires préfèrent garder leurs logements vides afin d’en tirer le meilleur prix. C’est dans ce contexte que les premiers squats se développent, comme là, au 10, avenue du Mail, face à la plaine de Plainpalais, où notre visite débute.

Cliché pris lors d’une fête dans un squat genevois.

L’avenue du Mail

«C’est dans cet immeuble que j’ai squatté pour la première fois en juin 1981, détaille Marylou. A cette époque, le «Mouvement de relocation forcée» dénonçait la spéculation immobilière en déployant tentes et banderoles sur la plaine de Plainpalais.» Elle vit alors pendant près d’un an dans ce lieu avant que tous ses habitants en soient expulsés et la maison rasée: «Nous étions une quinzaine de personnes à vivre là, poursuit la Genevoise, des étudiants et des apprentis âgés entre 18 et 22 ans.» Dans l’ensemble, tout se passe plutôt bien pour le groupe qui prend petit à petit ses marques, repeignant volets et façades pour se différencier des autres, jusqu’à ce matin de mars 1982. «Nous avons entendu du bruit au sommet de l’immeuble. Des ouvriers cassaient le toit sur ordre du propriétaire… Un moyen de nous faire partir, parce qu’un immeuble au toit cassé entraîne son évacuation. Nous savions alors que nos jours étaient comptés.

Puis, un matin, la police a débarqué avec une brigade d’intervention spéciale. «On aurait dit des Robocops. Ils sont entrés dans l’immeuble en cassant les vitres à la hache. Certains habitants sont repartis menottés.» Le ton est donné. Mais il en faut plus pour décourager Marylou. Après une halte de quelques jours à Uni-Candolle où elle dort avec tous les squatteurs évacués dans les couloirs de l’université, elle débarque à la rue du Conseil-­Général. Et c’est justement là qu’elle nous emmène d’un pas décidé.

La villa Freundler, datant de la fin du XVIIe siècle, a été rénovée par la Ville de Genève et comprend un logement pour des jeunes en formation et des locaux d’activités pour les habitants du quartier.

Tournant politique

Nous sommes alors en mai 1982 et l’histoire prend un tournant plus politique. Au numéro 18 de cette rue, manifestants et syndicalistes se réunissent pour dénoncer publiquement les conditions dans lesquelles cet immeuble est maintenu vide. «D’entente avec le propriétaire, une entreprise du bâtiment avait placé là des travailleurs saisonniers qui n’avaient pas le droit d’allumer la lumière, de cuisiner ou d’ouvrir les fenêtres. Leur seul rôle était de repousser les éventuels squatteurs.»

Ces révélations visaient entre autres à travailler l’opinion publique et à sensibiliser la population. «Après quelques semaines de prosélytisme, nous avons finalement investi l’immeuble. Et pendant trois ans, ce squat, connu sous le nom de CG, a accueilli un mouvement très dynamique.» Evénements associatifs et soirées dansantes se succèdent dans la cave aménagée à cet effet jusqu’à ce qu’une nouvelle expulsion frappe ses habitants. Mais cette fois-ci, plusieurs acteurs culturels et associatifs, comme le Festival de la Bâtie ou encore Fonction Cinéma, défendent la cause des squatteurs dont le discours et l’action s’intensifient. Face à cette montée aux barricades, les politiciens n’ont d’autre choix que d’entrer en discussion avec eux. Dès lors, évacuer ne suffit plus, il faut trouver des solutions et reloger. Quelques contrats de confiance et des prêts à usage sont alors signés.

Nouvelle génération

Dès 1988, une nouvelle génération de squatteurs débarque. Elle prend place dans un immeuble situé au croisement du boulevard des Philosophes et de la rue de Carouge. C’est pile devant ce lieu que nous nous pressons. Aujourd’hui, il a été entièrement rénové et accueille à son rez un café chic. On est bien loin du squat qui avait été baptisé «Les Philos» dans les années 1990. Là, on trouvait principalement des étudiants qui, pour la plupart, suivaient une formation en art. Plusieurs personnes du milieu jazzy y vivaient aussi. Bref, tous des créatifs qui ont donné pendant près de sept ans des accents de fête et de poésie à cet espace. Puis c’est la rengaine des évacuations et des relogements qui continue, tous azimuts. Pourquoi? Toits brûlés «par accident» ou contrats qui arrivent à leur terme.

depuis 2016, Marylou est guide spécialisée dans le domaine culturel.

Le Rhino

En novembre 1988, c’est au tour du mythique Rhino – acronyme de «retour des habitants dans les immeubles non occupés» – de débarquer dans le panorama genevois. Durant dix-neuf ans, son immense corne rouge sera le totem d’un mouvement culturel majeur en Suisse. «En tout, près de cinq cents personnes ont vécu entre les murs de ce squat et neuf enfants y sont nés.» Une longévité que le Rhino doit notamment à son organisation et à un travail de communication avec l’extérieur plus réfléchi. «C’est là que le fameux Bistr’ok a été créé. Tout le monde s’y rencontrait pour manger ou boire un verre: de l’ouvrier à l’étudiant en passant par le professeur d’université.» Le Rhino devient un lieu incontournable et sa chute, en juillet 2007, a fait réagir le public jusqu’au-delà des frontières suisses. «L’expulsion du squat a fait la une du journal Le Monde», souligne notre guide. Et dans la foulée, les habitants de la Tour, autre célèbre squat, sont aussi mis dehors. C’est la fin d’une époque qui sonne aussi bientôt la fin de notre visite.

un document témoigne de la verve créative caractéristique des squats.

Autour des Augustins

La dernière étape nous emmène vers le quartier des Augustins. Du squat gay et lesbien Chez Brigitte et ses soirées extravagantes à la villa Freundler en passant par le bistrot Escobar, plusieurs squats y ont vu le jour entre 1992 et 2012. Certains ont construit des espaces culturels, d’autres des crèches alternatives, mais ils ont été évacués les uns après les autres, sauf Chez Brigitte, qui a fermé pour se soustraire aux agressions homophobes. Des évacuations qui se sont faites souvent dans la douleur. «Les habitants de ces squats se voyaient comme une famille. Les espaces ouverts au public avaient un rôle social très large, tous y étaient bien accueillis. Pareils lieux sont aujourd’hui devenus très rares à Genève.» 

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