17 janvier 2019

Sur le chemin de la rédemption

Papa d’un petit garçon, guitariste connu dans sa région, Gilles Favre souffre de schizophrénie paranoïde. Cet habitant de Courtelary témoigne à visage découvert, se met à nu pour montrer qu’il est possible de vivre normalement malgré la maladie.

Parce qu’il a été considéré comme un pestiféré, Gilles Favre  se bat aujourd’hui contre la stigmatisation de sa maladie.
Temps de lecture 4 minutes

Un message concis adressé à notre rédaction, comme un cri dans la nuit: «Je suis une personne atteinte de schizophrénie paranoïde et je lutte contre la stigmatisation de ce syndrome.» Il est signé Gilles Favre de Courtelary.

 Quelques jours plus tard, nous débarquons dans ce village du Jura bernois qui compte quelque 1700 âmes, dont celle que l’on imagine torturée du jeune homme que nous venons rencontrer. Driiiing! La porte de la villa s’entrouvre sur un visage souriant.

«Les gens pensent que nous sommes déséquilibrés, violents, potentiellement dangereux. Mais comme le dit mon psy: «Il y a autant de chance d’être agressé par un schizophrène que de recevoir la foudre.» Pareil pour le requin qui ferait moins de victimes que les… noix de coco.

Lui a subi les premiers assauts de cette maladie mentale à la puberté. «Ça a commencé à l’âge de 13 ans. Je voyais des personnes dans ma chambre et je conversais avec elles. On discutait de la vie et de la mort, de tout et de rien. Je ne comprenais pas ce qui se passait, je sentais qu’il y avait un souci et j’avais très peur.» Depuis, il dort avec la lumière allumée.

Ces cauchemars éveillés – voix parfois malveillantes, visions souvent atroces, impression de sortir de son propre corps… – ont continué à hanter ses nuits, puis ses jours aussi. Sans qu’il s’en ouvre à son entourage. «À qui en parler? À la famille, à un psy, aux amis? Moi, j’ai gardé ça pour moi, comme je l’ai toujours fait dans ma vie.»

Gilles Favre opte donc pour l’automédication, noyant sa psychose et ses hallucinations dans l’alcool. Il obtient ainsi quelques années de sursis qui lui permettent de mener une existence à peu près normale, c’est-à-dire de terminer des études en gestion commerciale, de jouer de la guitare au sein d’un groupe de rock et même de faire un bébé, fruit d’une courte idylle.

Mais la schizophrénie - «une maladie sournoise qui peut vous prendre n’importe quand.» - resurgit au moment où il s’y attend le moins. «Je travaillais au sein de l’entreprise Longines, tout roulait jusqu’au jour – c’était en février 2016 – où je me suis effondré.» Tous ces téléphones, tous ces mails, tout ce stress, c’était trop pour lui.

Sauvé par sa famille

Quelque temps après, le diagnostic tombe comme un couperet, sans appel: schizophrénie paranoïde. Sa vie bascule. Il doit mettre la pédale douce côté musique - impossible pour lui de remonter sur scène -, renoncer à son job - il est aujourd’hui à l’AI -, limiter son rôle de père à un jour par semaine et revenir habiter chez papa-maman.

«Mes parents et ma sœur ont suivi un cursus pour l’aide aux personnes atteintes de schizophrénie. Ce sont mes premiers infirmiers.» Ses lanceurs d’alerte lorsqu’une crise s'annonce. Son frère, lui, s’occupe de toute son administration. «Mes proches m’ont sauvé!», lance-t-il plein de reconnaissance.

Si sa maladie lui a permis de resserrer les liens familiaux, elle l’a aussi isolé socialement. «La majorité de mes connaissances ne me parlent plus. Les amis, les vrais, je peux les compter sur les doigts de la main. Tout cela parce qu’on nous considère comme des pestiférés.» Lui a été insulté, rejeté, mis en quarantaine.

«Pourtant, nous pouvons vivre comme les autres. J’en suis la preuve vivante!» Moyennant un suivi psychiatrique au long cours, une hygiène de vie irréprochable et une médication de cheval pour assommer les symptômes. «On m’a prescrit jusqu’à 23 médicaments, des neuroleptiques, des antidépresseurs, des anxiolytiques… » Il n’en prend plus que six actuellement.

Comme il s’agit d’un trouble chronique, «dont on ne se remet pas», sa gestion nécessite un traitement à vie. Gilles Favre l’accepte. «Il faut que je m’en sorte pour ma famille, pour mes amis, pour Mylann… Parce que je l’aime, ce fils, et que je voudrais qu’il ait un papa alerte et pas un papa amorphe.» Son regard s’embue, sa voix tremble malgré ses efforts pour se maîtriser.

La thérapie par l’écriture

Sa sensibilité, ce trentenaire l’exprime aussi sur le papier, via une trilogie autobiographique qu’il est en train d’écrire. Pour exorciser le mal, tirer un trait sur le passé, se réconcilier avec lui-même. Le premier tome*, qui paraît ces jours, parle de ses années rock’n’roll, le deuxième de la schizophrénie et de ses deux internements à Bellelay, et le troisième de la possibilité de s’en sortir.

«Je suis en rédemption. Je ne me bats plus contre ma maladie, j’apprends à vivre avec et je la dompte pour en faire ma force.»

*À lire: «Autant en emporte le diable », de Gilles Favre. En précommande sur le site www.gillesfavre.ch

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