27 juin 2019

La compétition du courage

Le Swiss Open de tennis, qui se tiendra en juillet à Genève, rassemble les meilleurs joueurs mondiaux en chaise roulante. Rencontre sur le court avec deux athlètes suisses. 

Yann Jauss (à gauche) et Rob Brenla.

Quand Wimbledon se terminera, un autre tournoi de tennis sera dans les starting-blocks. Le Swiss Open à Genève, moins connu et qui ­rassemble pourtant chaque année des férus de raquette du monde entier, dont une quinzaine de joueurs pour l’équipe suisse. En cette fin juin, deux d’entre eux sont d’ailleurs là, pressés de s’entraîner sur la terre battue de Bienne.

On s’échauffe, poignets et épaules en rotation, on s’étire, on tend la nuque. Seules les jambes restent immobiles, inertes dans la chaise roulante. Oui, Yann Jauss et Rob Brenla sont des joueurs de tennis, mais en fauteuil, comme on dit pudiquement. Avant de commencer la partie, ils s’attachent solidement les pieds et les genoux, parce qu’«il faut faire corps au maximum avec la chaise», explique Rob, 37 ans, un tatouage sur le bras gauche et une douceur dans la voix.

En Suisse, les possibilités d’entraînement pour les joueurs handicapés ne sont pas suffisantes

Qu’on s’entende bien: tennis en fauteuil ne veut pas dire sans effort. Très vite, les coups claquent, la balle fluo fuse de part et d’autre du filet sur un court de taille standard. Les chaises valsent, pivotent, virevoltent dans la poussière orange. Maniables et plus légères que la version citadine, elles ont des roues inclinées à 35° pour faciliter les déplacements rapides et des roulettes supplémentaires à l’avant et à l’arrière pour éviter tout basculement. «La terre battue, ça glisse un peu et on s’en met plein les mains. C’est plus dur pour les épaules. Je préfère le greenset», lâche Rob Brenla, en fixant les balles de réserve dans les rayons de sa chaise, comme un arc de cercle lumineux.

Une soif de compétition

Quant aux règles du jeu, si les joueurs ont droit à deux rebonds avant de renvoyer la balle, tout le reste est parfaitement identique. Goût de l’effort, sueur et esprit de compétition: c’est bien ça qui pousse les athlètes à empoigner une raquette et à surmonter le handicap. «Bouger, c’est une nécessité. Je faisais beaucoup de sport avant, il fallait que je refasse quelque chose. J’ai essayé le tennis et ça m’a plu. On se prend au jeu. Faire un point de plus que l’adversaire, gagner un match, on devient compétiteur, mais sans oublier le plaisir», sourit Yann Jauss, 40 ans. Idem pour Rob Brenla, pour qui le sport n’a d’intérêt qu’avec un chronomètre, «sinon je ne fais rien. Il faut qu’il y ait un challenge».

Un destin repris en main

Tous deux ont vu leur vie basculer d’un seul coup. Hockeyeur au HC Bienne, Yann Jauss a subi un méchant plaquage en 2007, qui lui a sectionné une vertèbre. Mais il a affronté sa paraplégie avec un moral d’acier. «Il y a eu des moments de révolte, mais ils durent cinq secondes chez moi. Et puis je n’ai pas le temps de déprimer, j’ai beaucoup d’amis et je me dis toujours que j’ai de la chance. On se relève… à moitié», dit-il avec humour.

Yann Jauss

Depuis son accident, il travaille à mi-temps dans l’industrie automobile et le tennis fait partie de son rebond. Depuis six ans, il s’y est mis «plus sérieusement» en s’entraînant plusieurs fois par semaine avec une ancienne championne suisse junior valide. «S’entraîner entre fauteuils, c’est bien. Mais avec une personne debout, ça exerce à être plus réactif, plus complet. Le jeu va plus vite.»

Une motivation de fer

La rééducation par le sport, c’est aussi ce qui a aidé Rob Brenla à se relever. Dynamique depuis toujours – une enfance en équipe suisse de natation –, ce grand joueur de volley a été stoppé net dans son élan par la maladie: à 27 ans, on lui diagnostique une sclérose en plaques. «J’ai pris une baffe quand j’ai compris ce que c’était.» Pour sortir des jours sombres, il s’accroche au tennis, qu’il n’avait jamais pratiqué, relève la tête en frappant dans la balle. «Ça me permet de m’échapper mentalement. Ma neurologue m’encourage à faire du sport pour garder le moral», dit le 68e mondial en catégorie Quad (atteint aux quatre membres).

Auparavant mécanicien sur voiture, il travaille six mois par année pour la logistique du HC Bienne et cumule les petits jobs bénévoles. «Il faut s’occuper, pas rester entre quatre murs. Avec cette maladie, on ne sait jamais comment on se réveillera. Heureusement, j’ai mon fils de 7 ans, qui est la plus belle chose qui me soit arrivée.»

Rob Brenla

Si Rob Brenla compte bien atteindre la demi-finale du prochain Swiss Open, Yann Jauss, 215e au classement mondial catégorie homme, s’est fixé comme objectif d’entrer dans le top 100. Les JO de 2020? Il pousse un soupir résigné. «Ce serait un but magnifique, mais on n’a pas le volume d’entraînement nécessaire en Suisse. C’est parfois frustrant de devoir se battre pour tout.» Pour les joueurs handicapés, l’infrastructure est lacunaire, la location des courts comme le coach sont à leur charge et les gains des tournois sont souvent dérisoires, parfois inférieurs aux frais d’inscription…

Et pourtant, ni l’un ni l’autre n’ont l’intention de lâcher la raquette. Avec ou sans soutien officiel, le tennis reste leur coup gagnant. «Le sport, ça nous fait sentir vivants. On a mal aux bras, on a des cloques, ça nous brûle. J’ai même l’impression d’avoir des sensations de fourmillements dans les jambes. J’essaie de donner le meilleur pour ne pas avoir de regrets. Et avec le sourire», lance Yann Jauss.  

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