1 décembre 2016

Thierry Herman: «Le discours politique se rapproche de plus en plus du discours publicitaire»

Professeur associé et maître d’enseignement aux Universités de Lausanne et Neuchâtel, Thierry Herman s’est spécialisé dans l’analyse de la parole publique. En se focalisant sur le populisme et les théories du complot, qui consacrent le triomphe de l’émotion et le rejet des élites au détriment de l’argumentation.

Pour Thierry Herman, 
la rhétorique devrait être 
enseignée dans les écoles.
Trump, le Brexit, l’UDC, Marine Le Pen: les populistes ont le vent en poupe. Grâce notamment à un art oratoire rompant avec les codes et que nous aurions intérêt à savoir décrypter, prévient le linguiste Thierry Herman. Pour lui, en effet, la rhétorique est une boîte à outils: avec un marteau vous pouvez aussi bien enfoncer un clou que défoncer une tête».

Comment en êtes-vous venu à vous spécialiser dans l’analyse rhétorique des discours?

Lorsque je cherchais un sujet de mémoire, je me suis souvenu de mon père qui récitait par cœur du De Gaulle, à plus de quarante ans de distance, sans être du tout gaulliste. Je me suis demandé pourquoi ces gens-là fascinent autant, comment ils ont pu imprégner la société. J’ai voulu enquêter sur les mécanismes qui font qu’une parole devient tout à coup efficace, appréciée, mémorisée.

Quand on dit «rhétorique», on pense à mensonge, trucage. Bien parler, est-ce incompatible avec la vérité?

Thierry Herman: «En soi, la rhétorique n’est chargée d’aucune connotation.»
Thierry Herman: «En soi, la rhétorique n’est chargée d’aucune connotation.»

Dès le début, la rhétorique s’est occupée de la parole efficace, pas forcément de la vérité.

Qu’est-ce que l’analyse rhétorique d’un discours peut révéler?

J’ai un certain goût pour les romans policiers et un discours, c’est une sorte de scène de crime. On a parfois l’impression de pénétrer à l’intérieur du crâne des orateurs, de comprendre comment ils voient le monde, de comprendre les questions de stratégie, d’influence, de persuasion mais aussi la société dans laquelle je me trouve et la hiérarchie des valeurs qui la traversent.

En l’occurrence?

Une société, tout le monde le dit, qui bouge très vite. Avec des discours de moins en moins longs, et aussi ce qu’on appelle des «petites phrases», des éléments de langage. Quelque chose donc de très percutant, mais peu développé, peu argumenté. On est davantage sur des opinions lâchées de manière très exclamative, sans forcément les justifier, les construire, ni montrer comment elles sont fondées. Il y a un déficit d’argumentation, on assène beaucoup. Certes, c’est prévu par la rhétorique qui comprend une partie «argumentation», une partie «émotion», et une partie consistant à donner une image de soi crédible. Il me semble qu’avec les politiques, on est complètement du côté «image de soi». On montre qu’on est un vainqueur. On joue aussi sur les émotions de l’auditoire, on dit qu’elles sont légitimes, qu’on va changer le cours des choses, mais on ne sait pas trop comment, parce que la partie argumentation est largement absente.

Thierry Herman s'est aussi intéressé aux théories du complot.
Thierry Herman s'est aussi intéressé aux théories du complot.

Stratégiquement, c’est assez juste, non, de tout axer sur l’émotion?

Sans doute. La publicité aussi argumente très peu: elle se contente de faire envie. Le discours politique se rapproche de plus en plus du discours publicitaire. C’est une véritable machine à gagner. D’un point de vue cognitif, nous savons que les gens vous font d’abord confiance, spontanément, et après seulement iront vérifier les arguments. Il y a d’abord un élan vers quelqu’un, et un choix qui se fait très vite. Ce qui ne correspond pas forcément à ce qu’on attend de l’exercice de la politique. Trump par exemple a beaucoup joué sur la provocation et usé de formules chocs. Sauf que maintenant, il est en train de rétropédaler, de renoncer à beaucoup de propositions qu’il avait annoncées vigoureusement durant sa campagne. Il n’est pas certain qu’une fois au pouvoir on puisse maintenir un discours qui a été très efficace pour vous faire élire.

Tous ceux qui pensaient que le discours de Trump était trop simple, trop grossier, n’avaient donc rien compris?

Bien sûr que le discours de Trump est incohérent, très peu structuré, sans suivi, constitué uniquement de promesses dont on ne sait pas comment elles pourront être réalisées. Sauf qu’en se présentant justement comme quelqu’un qui n’est pas un politicien et tenant un discours à l’écart de tout ce que l’on connaît en matière de discours politique, il est apparu très crédible. Je ne suis pas du sérail, je ne parle pas comme eux.

Trump a capitalisé sur les émotions des gens dépassés par la mondialisation, jouant sur une colère légitime, sur le sentiment d’être victime de quelque chose, en disant, je comprends vos émotions.

Peut-on dire la même chose des discours tenus par les populistes européens?

Ils partagent avec Trump les mêmes critères, la même vision des choses: le peuple contre les élites. Avec des différences toutefois s’agissant du langage utilisé. La structure du discours, chez des gens comme Marine Le Pen ou Nigel Farage, est plus classique. Ils jouent davantage sur le deuxième degré, l’ironie, le sarcasme. Trump était plus dans l’agression, le mépris. Dans un débat classique, on se situe au même niveau que l’adversaire que l’on considère comme un égal, alors que dans le discours populiste, l’adversaire est considéré comme appartenant à une élite détachée du monde, loin de nous et dont nous serions victimes, une élite considérée comme méprisable, détestable.

Le populiste n’est jamais dans une relation égalitaire, toujours dans une relation dominant-dominé.

Le langage plus cru que la moyenne adopté par les populistes a-t-il une signification particulière?

Des expressions populaires jaillissent dans la parole politique soit parce que le naturel revient au galop, soit parce que c’est intentionnel, pour montrer que moi aussi je sais parler comme les gens, comme n’importe qui. On n’hésite pas à être agressif, injurieux, parce que cela fait partie de l’image que l’on veut donner, de quelqu’un qui n’appartient pas au monde classique de la politique. Mais cela peut desservir quand on est aux responsabilités.

Depuis Aristote, il est admis qu’un gouvernant doit être sage, doit contrôler sa raison, son langage, être capable de prendre de la hauteur.

Selon Thierry Herman, les occasions de dérapages sont nombreuses, bien que la communication soit très formatée.
Selon Thierry Herman, les occasions de dérapages en politique sont nombreuses, bien que la communication soit très formatée.

Pourquoi cette notion relativement récente de dérapage a-t-elle pris une telle importance?

Les hommes politiques disposent d’équipes de communicants de plus en plus étoffées, qui préparent, imaginent les questions que les journalistes pourront poser, cisèlent des réponses, formatent un maximum d’éléments. Mais en même temps, un homme politique doit prononcer je ne sais combien de discours par jour, il doit être présent sur les réseaux sociaux, les occasions de déraper sont de plus en plus nombreuses.

D’où une extrême prudence et un affadissement de la parole politique chez les politiciens dits «classiques»?

Les équipes de communicants, toujours plus présentes, participent certainement à une forme d’uniformisation. Avec comme résultat qu’un parti comme le Front national a beau jeu de dire: «voyez, ce sont tous les mêmes», et de parler d’UMPS. C’est aussi désormais un sentiment général très répandu dans le public que le clivage gauche-droite aurait disparu. Il est vrai que le personnel politique classique se ressemble de plus en plus parce que tout est contrôlé.

On trouve de moins en moins de personnalités hors du commun, ou distillant une parole différente.

Pourquoi les politiciens romands sont-ils d’aussi piètres orateurs, surtout si on les compare à leurs homologues français?

Il y a sans doute une dimension culturelle, une méfiance forte chez nous envers toute forme de discours, que l’on soupçonne souvent d’être vides et non suivis d’actes. Lorsque quelqu’un parle, on lui dira facilement: «toi tu fais des théories». A cette méfiance s’ajoute un manque de formation, de tradition de maîtrise oratoire à l’école. Et peut-être aussi un facteur lié aux institutions politiques: le fédéralisme rend moins important une maîtrise de la parole qu’en France où tout est centralisé, où vous devez convaincre tout le pays, où vous avez des formations comme l’ENA qui fabriquent des politiciens professionnels. Alors que chez nous, on reste dans quelque chose qui est de l’ordre de la milice.

Vous vous êtes aussi intéressé aux théories du complot...

On retrouve un peu les mêmes bases que dans le discours populiste: un rejet de l’élite politique et intellectuelle. Avec quelques différences: les complotistes rejettent aussi l’élite financière, ce qui est moins le cas chez les populistes dont un certain nombre sont très riches. Tandis que les populistes restent beaucoup dans l’émotion, l’image de soi, les théoriciens du complot, eux, privilégient l’argumentation. Ils argumentent sans arrêt. Selon un schéma assez simple: je repère un fait étrange et je vais essayer, à l’aide d’un simulacre de discours scientifique, de donner une explication, qui est toujours une explication unique. C’est le complot qui explique tout.

Thierry Herman estime qu'il est nécessaire de garder un esprit critique.
Thierry Herman estime qu'il est nécessaire de garder un esprit critique.

Par exemple?

Rationnellement, il paraît étonnant qu’un terroriste laisse une carte d’identité dans une voiture. On a donc probablement affaire à quelque chose de fabriqué de toutes pièces et donc Charlie Hebdo, c’est un complot. Le mécanisme du raisonnement de cause à effet ressemble beaucoup à un discours scientifique. On utilise aussi certains «experts», par exemple pour le 11 Septembre, des architectes qui mettent en doute la version officielle. Si du point de vue des stratégies discursives, c’est très différent des discours populistes, le fond idéologique est le même: on nous trompe, on nous manipule, nous sommes des victimes.

Quelle est la motivation du théoricien du complot?

Une sorte de récompense personnelle: je suis plus éclairé que vous si j’adhère à une théorie du complot. Contrairement aux élites scientifiques et intellectuelles et à ce que le gouvernement affirme, je suis plus intelligent que vous, je fais partie du club des privilégiés qui savent la vérité. C’est valorisant.

Y a-t-il parfois des rencontres entre les discours populistes et les théories du complot?

Forcément, puisqu’ils partagent les mêmes bases idéologiques. Ce n’est pas vraiment un hasard si Trump, avant de se récuser, a participé à l’idée qu’Obama ne pouvait pas être président parce qu’il ne serait pas né aux Etats-Unis.

Ce paradoxe du langage au service de la déraison peut-il être contourné?

Avec un marteau vous pouvez aussi bien enfoncer un clou que défoncer une tête:

la rhétorique est une boîte à outils qui demande une certaine maîtrise, une sorte de contrôle moral.

C’est-à-dire?

Les gourous s’appuient sur les sentiments de personnes suffisamment désespérées pour être prêtes à croire tout et n’importe quoi.

On est prêt à tout accepter, tout pardonner chez quelqu’un qui nous dit ce que l’on veut entendre.

Benutzer-Kommentare