21 septembre 2017

Tinder: romantiques s'abstenir

L’application de rencontre a séduit des millions d’utilisateurs en quête de l’amour. Mais sous ses airs d’entremetteuse, elle serait source de relations plus superficielles que sérieuses… Avec, à la clé, des utilisateurs de plus en plus déçus.

illustration Tinder
Au lieu de libérer la voie à la rencontre amoureuse, Tinder tiendrait plutôt l’utilisateur captif d’attentes sans cesse renouvelées.

Tinder est une machine à frustrer», affirme Olivier Voirol, sociologue à l’Université de Lausanne. Au lieu de libérer la voie à la rencontre amoureuse, l’application tiendrait plutôt l’utilisateur captif d’attentes sans cesse renouvelées. Des attentes qui pourraient se traduire selon le credo: «toujours plus et toujours mieux». Et en plus, c’est facile et à portée de main. En deux minutes, trois clics, voilà que l’application est téléchargée sur le smartphone. Pas besoin de répondre à un long questionnaire, comme c’est souvent le cas sur les sites de rencontre. Tinder est directement rattaché à votre compte Facebook et compile les données pour vous faire des «offres» censées vous faire chavirer. En fonction des informations disponibles sur le réseau social et de vos données de géolocalisation, l’application à la flammèche vous propose alors un défilement presque infini de profils se trouvant dans votre périmètre. Il ne reste plus qu’à glisser son pouce – «swiper» en anglais – à gauche ou à droite pour trier les photos accompagnées simplement du prénom et de l’âge. Un geste du doigt à droite, j’écarte la personne, un autre à gauche, je lui signale qu’elle me plaît. Je lui plais aussi: ça s’appelle un «match» (voir le lexique en page 15). Et là, la discussion peut démarrer, le rendez-vous être fixé et l’histoire d’amour commencer… Ou pas. Parce que, malgré ce que prétend la plateforme, le but de Tinder est moins de mettre les gens en couple que de les garder en haleine.

«L’application produit des attentes qui ne sont, dans bien des cas, pas remplies»

Olivier Voirol, sociologue à l’Université de Lausanne

Dans les témoignages recueillis, beaucoup de personnes soulignent la dimension superficielle de Tinder. Qu’en pensez-vous?

Avec Tinder, nous entrons dans une modalité relationnelle dans laquelle les liens sont peu engageants. Ce qui peut produire une impression de liberté. Mais aussi de superficialité.

Des liens moins engageants qui ne correspondent pas à l’idée de rencontre romantique que certains attendent. N’est-ce pas paradoxal?

Oui. Tinder véhicule un message finalement assez contradictoire. D’un côté, l’application affirme vouloir faciliter la rencontre et mettre les gens ensemble, de l’autre, elle s’adresse aux utilisateurs en leur proposant pour ainsi dire toujours plus et toujours mieux. Ainsi, elle produit des attentes qui ne sont, dans bien des cas, pas remplies. Tinder en devient alors une machine à frustrer.

Mais sur quoi l’application fonde- t-elle les attentes qu’elle produit?

Une des clés du succès de cette application, c’est d’accompagner des tendances existantes au sein de la société actuelle et de les canaliser à son profit. Ainsi, elle fonctionne sur l’idée très en vogue de la réalisation de soi et propose un support à des individus en recherche d’expériences. Celle-ci les amène à aller toujours plus loin sur tous les plans: voyager plus, écouter plus de musique, vivre plus intensément. C’est précisément ce que prétend offrir cette application: un surplus de jouissance! En un sens, elle donne réponse à une exigence de l’individu contemporain. Le problème, c’est qu’au lieu de le faire dans le sens d’une liberté accrue, elle a souvent pour effet de frustrer les utilisateurs et de freiner leur quête affective.

Dans les témoignages, tous disent trouver la plateforme froide, sans hasard ni spontanéité. En quoi cela pourrait-il mettre à mal l’idéal de l’amour romantique?

L’idéal de l’amour romantique suppose que les gens se rencontrent de manière fortuite et que seuls font foi les sentiments personnels. Cet idéal exclut donc l’anticipation, le calcul, la prédiction, comme aussi l’intervention d’instances extérieures (la famille, le groupe social, la religion, etc.). C’est bien sûr un idéal, sans cesse contredit par les faits, mais il a une force considérable dans notre modernité. En un sens, Tinder rejoue à sa manière les registres de l’idéal romantique en donnant l’impression d’une rencontre au hasard de la coprésence dans le même espace-temps. Or, pour rendre cela possible, un système informatique complexe d’organisation des données générant des recommandations intervient massivement. Ce qui fait en quelque sorte jouer à l’application le rôle ancien des traditions contre lesquelles l’idéal de l’amour romantique s’était construit. C’est sans doute dans cette forme de délégation numérique que l’idéal de l’amour romantique peut être mis à mal. D’autant plus qu’elle nourrit un secteur économique de plus en plus rentable.

«C’est un peu la jungle»

Asma, 27 ans, Lausanne

«Je me connecte sur Tinder périodiquement depuis environ deux ans. La première fois que je l’ai utilisé c’était peu après une rupture. A ce moment-là, j’avais besoin de me changer les idées et de reprendre confiance en moi. Ce n’était pas très sérieux. C’était un genre de passe-temps ou de jeu que j’utilisais les jours d’ennui. Mais au fil du temps, ça m’a un peu déprimée. J’ai parfois l’impression d’être un produit sur un étalage de supermarché. Un produit qu’on va stocker ou consommer. L’idée m’agace tellement parfois que je supprime l’application de mon téléphone. Et quand je persévère, je me rends compte que généralement, les conversations sont creuses et inintéressantes. C’est certainement lié au fait qu’il faut pas mal d’énergie pour outrepasser la vitre glaciale de l’écran de smartphone et mettre un peu d’entrain dans la conversation. Du coup, souvent, je ne vais sur l’application que pour «swiper» (voir le lexique en bas). C’est un peu le geste pour le geste (rire).

Ensuite, je pense qu’il faut quand même une sacrée dose de motivation et de chance pour rencontrer la bonne personne. Sur la quinzaine de mecs que j’ai rencontrés, il n’y en avait pas un seul qui me plaisait vraiment. Pour ceux et celles qui ne cherchent qu’à s’amuser, Tinder peut être une bonne option… Mais attention quand même. Je me rends compte que la logique de consommation de cette application, accompagnée de l’idée que tout le monde est interchangeable, peut rendre les liens entre les gens assez inhumains. J’admets que j’ai parfois «ghosté» (voir le lexique en bas) des mecs tout simplement parce que je n’avais plus envie de leur parler après la rencontre. Ils ne me plaisaient pas et puisqu’on n’a aucun autre lien que Tinder, c’est plus facile de zapper. Je suppose que pour la personne qui est de l’autre côté de l’écran, ça ne doit pas toujours être facile à avaler. Il faut dire que c’est un peu la jungle, Tinder.»

Comment trouvez-vous Tinder?

«Tinder, c’est la mort de l’amour»

Aline, 33 ans, Genève

«J’utilise Tinder depuis que c’est sorti. En quatre ans, j’y ai rencontré une dizaine de personnes. Je suis plutôt sélective parce que je cherche quelque chose de sérieux. Au début, ce qui m’a frappée dans l’utilisation de Tinder, c’est ce geste à gauche et à droite avec le pouce pour sélectionner les gens sur la base de leur apparence. Une sorte de tri de gros. Je me suis alors dit que c’était triste qu’on en soit arrivé là. Mais on s’y fait et, après réflexion, dans le monde réel ce n’est pas tellement différent. Beaucoup de personnes pensent que juger quelqu’un exclusivement sur le physique est terrible, mais sur la scène réelle de la vie c’est pareil. Quand on sort un samedi soir dans un bar, le mec qui te regarde, il te voit toi mais aussi celle d’à côté et il choisit en fonction du physique. Mais contrairement aux rencontres réelles, il n’y a aucun romantisme sur cette application, pas plus qu’il n’y a de hasard ou de spontanéité. Avec Tinder, c’est la mort de l’amour. Plus rien n’est pareil. Par exemple, quand tu vas à un «date», tu te dis que le mec s’en fout parce que, de toute façon, il en a soixante autres qui l’attendent sur l’application. Je pense que ça rend les hommes plus insatisfaits, avides et donc plus difficiles.

On veut toujours plus et mieux, et c’est à portée de main. Alors on zappe aussi facilement qu’on est soi-même zappé. Et quand finalement on rencontre quelqu’un sur cette application et qu’on a l’impression de commencer un truc, les choses peuvent vite se compliquer. En fait, Tinder a rajouté une étape supplémentaire dans l’histoire du couple qui est celle du: «et maintenant, on quitte l’application?» C’est déprimant. Du coup, je désinstalle l’application régulièrement parce qu’en réalité ce n’est pas comme ça que j’aimerais trouver l’homme de ma vie. Je rêve plutôt de le rencontrer à un arrêt de bus, sous la pluie (rire). Ce qui me pousse à y être encore, c’est l’ennui, le célibat, les jours de grisaille… Le besoin de rebooster mon ego. Quand on a un «match», on se dit qu’on plaît encore et qu’on ne va pas finir seule toute sa vie sur son canapé. Parfois, ce qui compte, c’est juste le «match». Je n’ai pas toujours envie d’avoir une longue conversation avec quelqu’un.»

«Tinder est un raccourci et un facilitateur»

Noé, 30 ans, Genève

«J’ai commencé à utiliser l’application dès sa sortie et ce que je me suis d’abord dit en ouvrant Tinder c’est: waouh! Y’a plein de filles célibataires (rire). Et ce qui m’a aussi plu, c’est que là tu sais que la personne est a priori disponible, contrairement à la vie réelle. Parce que quand tu vois une fille qui te plaît dans un bar, tu ne sais pas trop si tu vas ou non te prendre un vent. En ce sens, Tinder est un raccourci et un facilitateur agréable.

En tout, j’ai rencontré une trentaine de personnes sur cette application. J’ai eu quelques aventures et d’ailleurs certaines filles sont devenues des amies aujourd’hui. Ensuite, sur l’utilisation en elle-même, je la trouve bien sûr assez froide. Il n’y a pas de hasard. C’est toi qui choisis à qui tu veux parler. C’est un processus très contrôlé, et ce, à tous les niveaux d’ailleurs. Tinder est connecté à ton compte Facebook et génère une sélection. Au revoir la spontanéité! Côté romantisme, il n’y en a pas non plus. Mais il est toujours possible de rendre une situation romantique autrement, avec les mots et l’idée de correspondance par exemple.

Pourtant, malgré ses limites et ses défauts je trouve l’application intéressante. C’est un nouveau moyen de rencontrer des personnes qui vient s’additionner à tout un tas d’autres. Personnellement, je fais la majorité de mes rencontres dans la vraie vie. Et quand j’utilise Tinder, c’est plutôt parce que je m’ennuie… C’est-à-dire quand je me sens seul. C’est un moyen de combler le vide, ni plus ni moins.»

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