23 janvier 2012

Travailler sa colère pour mieux l’aimer

De masse ou intime, coup de gueule passager ou émotion persistante: les accès de rage libèrent autant qu’ils amènent parfois au désespoir.

Une colère explosive!
Une colère explosive!
Temps de lecture 7 minutes

Notre époque troublée porte la colère aux nues. Autrefois divine, la colère légitime devient citoyenne. C’est l’indignation de la rue qui guide le Printemps arabe, c’est le courroux éthique qui anime les défenseurs des droits de l’homme ou de la nature.

Et puis il y a la nôtre. Souvent moins glorieuse, elle nous fait sortir de nos gonds pour un rien, nous pousse à monter les tours au moindre regard de travers; quand elle ne se mue pas en agressivité grossière violente, voire en violence gratuite.

Izabelle Mabillard, médiatrice conjugale et familiale, propose des cours de gestion de la colère.
Izabelle Mabillard, médiatrice conjugale et familiale, propose des cours de gestion de la colère.

Bref, «ce sentiment est naturel. Mais tout dépend de ce que l’on en fait.» Médiatrice conjugale et familiale travaillant en Valais, Izabella Mabillard propose des ateliers de «gestion de sa colère» afin de mieux maîtriser les conflits ou gérer les situations difficiles.

Quatorze heures, réparties en trois matinées, qui se partagent entre théorie et exercices pratiques sous forme de jeux de rôles et de discussions. Pour Izabella Mabillard, en partie formée en Pologne d’où elle est originaire, il s’agit d’abord d’entreprendre un travail sur soi aussi salutaire que difficile. «Je suis responsable de ma colère. Au lieu de la déplacer sur un événement futile, ou sur quelqu’un qui n’y peut souvent pas grand-chose, c’est à chacun de comprendre d’où elle vient vraiment.»

Selon l’Américaine Tara Bennett-Goleman, auteur notamment de L’Alchimie des émotions, il existe certes des emportements justifiés, par exemple lorsque l’on se trouve victime ou témoin d’une injustice. Mais la plupart du temps, poursuit la psychothérapeute, la colère traduit un décalage. Car «elle ne réagit pas à l’événement, mais à sa signification symbolique. Et dans ce cas, elle est nécessairement disproportionnée.»

Elle ne peut alors être une force de réaction, mais seulement une puissance destructrice. Ou en tout cas l’arbre qui cache la forêt. Et donc l’expression de vraies demandes. Izabella Mabillard emploie l’image du témoin lumineux s’allumant sur le tableau de bord: un avertissement face à un besoin important en danger. «Or les gens les connaissent rarement, surtout s’ils se sentent eux-mêmes oppressés par leur agressivité. Au contraire, lorsque j’ai pris conscience de ce qui ne me convient pas, je peux dire clairement ce que j’attends et, peut-être, comment changer la situation en ce sens.»

Pourtant, en soi, la colère recèle une bonne énergie. A la fois signal d’alarme et limite à respecter, elle indique une demande de changement. «C’est une réaction forte de mécontentement, conséquente à une frustration que vous jugez injuste», comme la définit la psychologue américaine Harriet Goldhor Lerner dans l’ouvrage qu’elle a consacré au sujet. En clair, vos besoins ou désirs fondamentaux ne sont pas respectés. Explorer son vrai sens, savoir quoi en faire se révèle donc gage de sagesse autant que de mieux vivre.

A trop la refouler, notre rage s’exprime au moindre prétexte: un collègue qui vous regarde de travers ou votre enfant qui n’a pas rangé sa chambre comme prévu. Autant prendre de la distance. Et faire le point sur ses griefs: au fond, qu’est-ce qui m’énerve vraiment? Si vous êtes furieux contre quelqu’un, dites-le-lui, s’écrient les psys. «Et en exprimant ses attentes de façon claire», ajoute Izabella Mabillard. Ainsi, plutôt que de crier à son époux que l’on aimerait qu’il soit plus gentil, il serait plus utile de demander un tête-à-tête quotidien, ou une sortie en amoureux une fois par mois.

A oublier: la stratégie du triangle

Au travail, explique Harriet Goldhor Lerner, une colère bien menée oubliera la stratégie dite du triangle. Soit l’habitude de décharger ses griefs contre son voisin de bureau auprès d’un troisième collègue. «Au lieu de dire: il paraît que tu attrapes la grosse tête, osez le j’ai du mal avec ton comportement en réunion.» Car les critiques anonymes ne font qu’augmenter le sentiment de frustration.

Psychologue et auteur de nombreux ouvrages, Bruno Fortin donne d’autres trucs pour surmonter une colère, due à manque de confiance en soi, qui transforme «la moindre contrariété en défi remettant en cause notre dignité. En apprenant à nous aimer, nous aurons moins souvent à nous défendre inutilement.»

Une trop grande sensibilité ou des attentes irréalistes amènent à des colères inutiles, parce que injustifiées. Que l’on évitera par exemple en apprenant à repérer leurs signes précurseurs dès qu’ils se manifestent. Du coup, relève le thérapeute québécois, utilisons plutôt notre colère comme un signal d’alarme et «renoncez à contrôler autrui en apprenant à vous contrôler vous-même». Sage parole.

Témoignages

Anne Valérie Dolt utilise désormais les outils proposés dans le cours de gestion de la colère.
Anne Valérie Dolt utilise désormais les outils proposés dans le cours de gestion de la colère.

Anne Valérie Dolt, Grimisuat (VS), 35 ans

Educatrice, Anne Valérie Dolt aime bien sa colère. Mais pas tellement ce qu’elle en fait. «Ma façon de la gérer, en l’enfouissant ou en la laissant éclater sans contrôle, ne me convenait plus. Au lieu d’un sentiment négatif, je voulais la comprendre et la transformer en force.». Travaillant dans une unité d’accueil pour écoliers à Grimisuat, la jeune femme de 35 ans sait qu’elle est sans doute particulièrement sensibilisée par la bonne gestion des émotions. «J’ai tendance à m’énerver pour des bêtises, mais j’éprouve par exemple davantage de difficulté à vraiment exprimer ce qui ne va pas. Ou alors je me mets à pleurer face à un propos blessant. C’est le genre de choses que l’on travaille avec les enfants.»

J’ai tendance à m’énerver pour des bêtises.

Elle entend parler des cours sur la gestion de la colère et s’y inscrit. «Le contenu est très riche, l’ambiance sympa. Le contact avec d’autres personnes et voir comment chacun gère certaines situations m’ont beaucoup intéressée.» Tout comme une méthode qui, pour Anne Valérie Dolt, amène à «se poser les bonnes questions». Est-ce que je dis réellement ce que je ressens? Vis-à-vis de quoi ma colère s’exprime-t-elle vraiment? Comment faire en sorte de bien l’utiliser pour que l’autre entende ce que l’on a à dire?

D’après la jeune femme, cela marche plutôt bien, d’autant que la médiatrice propose un suivi, sorte de debriefing où les participants qui le souhaitent peuvent raconter comment ils s’en sont bien – ou moins bien – sortis face à des événements concrets.

Liza Magnin a appris à mieux gérer la colère qu'elle éprouve contre la situation difficile de ses enfants.
Liza Magnin a appris à mieux gérer la colère qu'elle éprouve contre la situation difficile de ses enfants.

Liza Magnin, Charrat (VS)

Depuis des années, Liza Magnin vit douloureusement son rôle de maman, entre une fille souffrant de troubles schizophréniques et un fils adulte revenu vivre à la maison alors qu’il commence à prendre les bonnes décisions pour se libérer de sa dépendance au cannabis. Membre de l’association des parents concernés par la drogue, elle a déjà participé à plusieurs cours qui lui ont trop souvent paru de longs monologues de l’enseignant. «Les paroles, je connais. Là, j’ai tout de suite été intéressée par cette manière d’avancer et de réfléchir en commun.» En colère contre la difficile situation de ses enfants, contre son impuissance aussi, cette Hollandaise d’origine s’emporte souvent lors de contrariétés extérieures vécues comme autant d’agressions ou de manque de respect. D’autant que son mari, présent le week-end, est absent durant toute la semaine de travail. «Durant les cours j’ai évoqué ce jour où un groupe d’enfants chantait dans la cour, m’empêchant de sortir de ma place de parc. J’étais énervée contre l’adulte qui les avait amenés là, et qui n’avait accepté de déplacer tout le monde qu’après la demande d’une autre personne. Je me disais qu’il se fichait de moi parce que j’étais une femme et en plus d’origine étrangère.»

J’ai appris à prendre de la distance.

En fait, elle le sait bien maintenant, l’objet de son courroux n’était pas vraiment les jeunes en question. «J’ai dû réfléchir à ma réaction. J’ai appris à prendre de la distance, à trouver des alternatives lorsque je sens ma colère monter en moi.» Liza Magnin n’a pas acquis de baguette magique, elle sait que ce cours n’a pas changé son quotidien, mais elle apprend à prendre un peu de distance, à exprimer lorsqu’elle n’en peut plus. «Et puis je culpabilise moins. Par rapport à mon fils, par exemple, au lieu de me reprocher ma faiblesse, je me dis que j’agis en mère, que j’ai raison de ne pas vouloir qu’il soit dans la rue.»

Marylise Roduit sait désormais que la colère peut être bénéfique.
Marylise Roduit sait désormais que la colère peut être bénéfique.

Marylise Roduit, Fully (VS)

«On se met en colère pour un rien, sans parler de ce que l’on a vraiment sur le cœur. Et l’on passe à côté de la réalité de notre émotion. Du coup, l’autre se sent agressé, et la colère monte des deux côtés.»

Voilà comment Marylise Roduit voit l’expression de sa (mauvaise) colère. Souvent futile, sonnant rarement juste. A un peu plus de 50 ans, cette Valaisanne d’adoption était autrefois aide-soignante. Mais la toxicomanie de son fils aîné lui ronge les sangs et finit par l’atteindre dans sa santé, la poussant à arrêter de travailler.

J’ai compris que je n’avais pas à porter cette colère.

Fin mars 2011, à 38 ans, son fils décède après six mois de lutte contre un cancer foudroyant. «Il avait arrêté de se droguer trois ans auparavant. Forcément, c’est dur à vivre et à accepter. Son frère cadet n’arrive d’ailleurs pas; il en veut à tout le monde y compris à son père et moi. Avec le cours d’Izabella Mabillard, j’ai compris que je n’avais pas à porter cette colère.»

De même qu’elle s’étonne d’apprendre que «la colère peut être créative lorsqu’elle débouche sur la possibilité d’exprimer ce qui nous tient à cœur. Moi, par exemple, j’ai envie de pouvoir parler de Patrick, que ce ne soit pas un tabou. J’en ai besoin, et maintenant j’ose le dire.»

Se sentant en confiance dans le groupe de participants, Marylise Roduit dit l’avoir vécu «avec ses tripes», se forçant à aller chercher au fond d’elle-même ce qui lui importe vraiment.

Illustration: Pascal Jaquet

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