2 janvier 2020

Un ange gardien pour le pape

Simon Bussinger a été au service du Saint-Père à Rome pendant deux ans. Alors qu’il terminait ses derniers jours de service au Vatican, le jeune Argovien de 22 ans nous a raconté son expérience hors du commun auprès du chef spirituel de l’Église catholique.

La Garde suisse en train de se saluer.
La Garde suisse protège le Pape et sa résidence depuis 1506 (photo: Beat Schweizer)

(photo: Beat Schweizer)

Simon Bussinger en habit de gala, comme le portent les gardes suisses depuis des siècles (photo: Beat Schweizer).

Nous sommes mercredi midi, son service prend fin. Simon  Bussinger rejoint son quartier général et passe la porte d’entrée de la basilique Saint-Pierre. «Quand on me demande quels sont mes moments préférés, dit-il en désignant l’intérieur de la basilique, cela vient en tout premier sur la liste.» L’église est vide. Pas âme qui vive.

Les gardes suisses travaillent pour l' Église et jurent de donner leur vie pour le pape si nécessaire (photo: Beat Schweizer).

C’est vraiment extraordinaire de pénétrer dans la basilique Saint-Pierre déserte. Le centre géographique et spirituel du monde chrétien, qui attire les foules comme un aimant depuis des siècles, dévoile ainsi toute sa puissance. Le calme est indispensable pour la ressentir véritablement.

Si les simples mortels ne peuvent que rêver d’un moment si intime, c’est le lot quotidien de la Garde suisse. Les mercredis ensoleillés par exemple, l’audience papale a lieu sur la place Saint-Pierre et la basilique est fermée au public jusqu’à 13 heures.

Un autre moment exclusif pour Simon est la garde de nuit devant la chambre du pape. «La normalité constitue le côté exceptionnel», poursuit-il. Quand le Saint-Père quitte sa chambre le matin, c’est tout simplement un aîné amical qui se prépare à aller prendre son petit-déjeuner.

l’exercice fait partie du métier: la Garde suisse est à la fois la plus ­petite et la plus ancienne armée du monde (photo: Beat Schweizer).

Il n’a pas le droit d’en dire plus sur les rencontres parfois très personnelles avec le pape. Le service à la porte de l’appartement de la Résidence Sainte-Marthe est tenu secret pour des raisons de sécurité.

Originaire de Wallbach (AG), Simon Bussinger, 22 ans, a d’abord suivi une formation de boucher et travaillé à divers endroits, notamment dans un magasin Migrolino. Intégrer la Garde suisse était un vieux rêve, mais pas seulement le sien. Son grand-père et son père voulaient absolument se rendre à Rome.

Mais ils ont tous deux dû faire une croix dessus juste avant leur entrée en service. Son grand-père a été blessé à l’œil, tandis que son père a reçu une offre de poste qu’il ne pouvait pas refuser.

C’était donc un moment magique pour Simon Bussinger quand il a prêté serment le 6 mai 2017 au Vatican, devant sa famille, ses amis et quelque 2000 autres invités. Le hasard a voulu que son père soit assis juste devant lui et leurs regards se sont croisés pendant le serment sur le drapeau.

Les mots ne suffisent pas pour exprimer ce que j’ai ressenti alors,

explique le jeune homme. Le «rituel» qui a marqué son intégration au sein de la troupe était déjà riche en émotions fortes. Mais le fait que cela ait renforcé les liens familiaux a rendu ce jour plus émouvant encore.

Comme dans un film d’agent secret

Depuis lors, vingt-six mois – le minimum obligatoire pour un membre de la garde – se sont écoulés. Fin novembre, Simon Bussinger est rentré chez lui. En Suisse, il aimerait également travailler dans le secteur de la sécurité.

Il est désormais très bien préparé: il sait se servir d’armes à feu et se protéger, il connaît les techniques d’immobilisation, peut conduire des véhicules, pratiquer les premiers soins et a ­bénéficié d’autres «cadeaux», selon ses propres mots. En effet, outre tout ce qu’il a appris dans la garde, il percevait un salaire mensuel de 1400 euros, en plus d’être nourri et logé.

Il est inhabituel que les gardes suisses ouvrent les portes de leur quotidien. Le plus petit et ancien corps militaire du monde est, depuis sa création il y a plus de cinq cents ans, une société très fermée. Sa récente ouverture est liée à la disparition des tabous partout dans le monde ainsi qu’aux difficultés de la Garde suisse à trouver de nouvelles recrues (lire notre encadré ci-dessous).

Les scandales qui ont touché l’Église catholique y ont aussi contribué. De même que les idées fausses véhiculées sur ce qui attend les jeunes hommes au Vatican. Un ensemble de facteurs qui ont ainsi contraint le Saint-Siège à mieux communiquer.

Les uniformes bleus sont utilisés pour le service à la porte Sainte-Anne, où passent jusqu’à 20 000 personnes par jour (photo: Beat Schweizer).

La Garde suisse présente désormais ses différentes missions dans de courtes vidéos publiées sur les réseaux sociaux. De plus, les médias ont désormais la possibilité d’observer le quotidien du siège de l’Église catholique. Pendant les deux jours qu’a duré notre reportage au Vatican, une équipe de télévision française était également sur place pour un tournage. Les Suisses et leurs uniformes colorés du Moyen Âge servent avant tout de «carte de visite du pape».

Toutefois, leur présence ne se limite pas à de la simple figuration. Très souvent, les officiers et sous-officiers, vêtus d’un costume, d’une cravate et de lunettes de soleil, assurent la protection des personnes en toute discrétion, comme on le voit dans les films d’agent secret. L’objectif de cette campagne d’informations est donc de présenter la Garde suisse comme une troupe moderne, fière d’une longue tradition et travaillant dans un cadre unique.

Ressentir la foi au plus profond de soi

Quand le pape Jules II a fondé la garde il y a 513 ans, les jeunes hommes se tournaient vers la vie militaire pour échapper à la pauvreté. Les soldats suisses avaient la réputation d’être particulièrement courageux (photo: Beat Schweizer).

Et la foi dans tout cela? «Elle est essentielle, explique Simon Bussinger. Nous travaillons pour l’Église et nous jurons de donner notre vie pour le pape si nécessaire.» Le jeune homme de 22 ans admet toutefois n’être jamais allé à l’église régulièrement, notamment parce qu’il n’y avait pas de curé dans son village et que celui de la paroisse voisine ne venait qu’une fois par mois pour tenir la messe. Simon considère également qu’une foi ressentie est plus précieuse qu’un comportement pieux. «Est-ce que j’apporte mon aide, quand quelqu’un a besoin de moi?»

Il adopte une approche similaire vis-à-vis des scandales qui ont secoué l’Église catholique ces dernières années: Simon Bussinger se préoccupe avant tout d’être en paix avec lui-même. Pour tout le reste, «ce qui doit faire surface finira par éclater au grand jour». Un livre récent fait état de cas de harcèlement sexuel de la part de dignitaires catholiques vis-à-vis de jeunes membres de la Garde suisse. Simon Bussinger assure ne pas avoir entendu parler d’incidents de ce type.

Ce dont il s’est le plus réjoui pendant les derniers jours de son service était le temps libre: enfin des moments pour lui! Les journées au Vatican, en étant toujours entouré de murs et de gens, sont souvent très longues. Et comme le pape François est très actif, les journées de repos sont souvent annulées:

Nous avons des semaines de neuf jours, explique-t-il: six jours de service et trois de réserve, généralement utilisés pour les missions spéciales.

Simon Bussinger

Ses camarades vont toutefois lui manquer. «Quand on veut sortir, pas besoin de chercher bien loin. On trouve toujours quelqu’un qui est partant.» Simon  Bussinger appréciait tout particulièrement les excursions à la mer ou au lac de Castel Gandolfo. Le jeune homme aimait également observer les gens, en particulier à son arrivée dans cette ville cosmopolite qu’est Rome. Avec trois amis proches, il montait après son service sur la coupole de la basilique Saint-Pierre et regardait l’animation d’en haut.

Simon Bussinger a appris à interagir avec les gens, un grand atout qu’il a ­ramené de son séjour au Vatican. Les gardes suisses sont entourés de milliers de personnes tous les jours. Il faut être capable d’identifier rapidement à qui l’on a affaire et ce que veut l’interlocuteur. D’après le jeune homme, on développe une intuition au fil du temps.

De cette expérience, il tire deux conclusions. D’abord que «l’homme est prévisible.» Tout comme les moutons, l’être humain ne fait que ce que les autres ont déjà fait. Ensuite, que «tout le monde attend quelque chose d’autrui.» Et dans le cas des jeunes Suisses en uniformes colorés, il s’agit de photos. Même une actrice mondialement connue comme Monica Bellucci lui a demandé si elle pouvait prendre une photo à ses côtés.

Quand il enfile son uniforme de gala, il entre d’une certaine façon dans son rôle. «Se pavaner», comme il dit.

Les regards sont toujours fixés sur nous. Nous ne pouvons donc pas nous permettre d’adopter une posture relâchée.

Simon Bussinger

Et c’est précisément le cas ce mercredi, où 15 000 personnes se sont rendues sur la place Saint-Pierre pour voir le pape. La journée de travail de Simon  Bussinger a commencé à 7 heures. Lui et ses collègues se sont rassemblés dans la cour centrale de la caserne de la Garde suisse pour l’appel: se mettre au garde-à-vous, répondre «présent», présenter son spray au poivre et se mettre en marche en colonne par deux.

Vigilance pendant l’audience papale

Simon doit surveiller les entrées à l’audience papale sur la place Saint-Pierre. Les jeunes mariés en tenue de noces ont la priorité (photo: Beat Schweizer).

Simon Bussinger doit surveiller les entrées au secteur le plus avancé et indiquer les emplacements adéquats aux visiteurs. Il y a les invités d’honneur du pape, de jeunes mariés en habit de noces, des personnes handicapées et un groupe de 1600 croyants français. Ils veulent tous approcher le pape François. En effet, la proximité avec le Saint-Père permet de recevoir sa bénédiction.

Lorsque le pape passe avec sa papamobile, le garde suisse doit regarder ailleurs (photo: Beat Schweizer).

Lorsque le pape François fait le tour de la place avec sa papamobile à 9 heures, tous les yeux sont rivés sur lui. Seuls les gardes suisses regardent ailleurs: y a-t-il des mouvements suspects dans le public?

Le danger ne se limite pas à de potentiels attentats ou à des personnes perturbées. La joie pure que crée le berger dans son troupeau est le problème le plus susceptible de se produire, même si cela peut sembler étrange. En particulier avec le pape François, qui aime s’approcher spontanément des gens.

La plus grande réussite des gardes suisses dans le cadre de leur travail? Que rien ne se passe. Pour les jeunes comme Simon Bussinger, qui se trouvent dans leurs années les plus trépidantes, ce n’est pas toujours simple. Ce jour-là se déroule en toute sérénité. Nous sommes mercredi midi, son service prend fin.

Le Suisse retourne dans sa chambre, où il se change avant d’aller manger. Il dévoile ainsi un tatouage sur le haut de son bras gauche: «Guardian Angel», ange gardien. Ces mots font référence à une expérience qu’il a vécue pendant ses années dans l’armée suisse.

Membre des troupes de sauvetage, il était alors sur le chemin du retour vers la caserne depuis son site de formation, quand il a été ­témoin d’un accident: un motard de 16 ans a foncé dans une bétonnière dans un virage serré, à Wangen an der Aare (BE). Simon Bussinger a réagi en un éclair et s’est occupé du blessé qui avait perdu connaissance et était gravement blessé. «C’est un miraculé. Il avait un ange gardien!»

Le tatouage rappelle à Simon Bussinger que rentrer chez soi tous les soirs n’est pas une évidence. Il le pousse aussi à ne pas s’épuiser en vaines querelles et à faire preuve de reconnaissance, en restant toujours vigilant.

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