6 mars 2018

Hélène Romano: «Un enfant traumatisé a vécu un événement qui l’a déshumanisé»

Face aux événements de la vie qui blessent, la psychothérapeute Hélène Romano appelle les adultes à se mettre à hauteur des plus petits pour mieux les aider.

Hélène Romano
Pour Hélène Romano, il est primordial pour les parents d’un enfant traumatisé de restaurer le lien. Photo: Nicolas Righetti/Lundi13

Hélène Romano, vous avez écrit votre livre «à hauteur d’enfant» pour permettre de comprendre qu’il n’existe pas de petits traumatismes. C’est encore trop souvent le cas lorsqu’on parle de souffrance chez les petits?

Oui et ce manque de prise en compte de l’enfant est un vrai problème. Les bébés ont par exemple été très longtemps opérés sans anesthésie, et on entend encore trop souvent dire à propos des tout-petits, de la part des parents ou des professionnels, qu’ils vont oublier ce qui leur est arrivé. C’est évidemment faux. Un bébé de 8 mois, dont le parent décède, a besoin de l’entendre, car il sent les événements comme n’importe quel adulte. Ce n’est pas parce que l’on est enfant qu’on souffre moins ou qu’on oublie.

Comme si être petit réduisait de façon magique la douleur…

Exactement, mais les adultes doivent comprendre qu’il n’existe pas de petites souffrances. Chez l’enfant, elle a même un double impact: sa souffrance en tant qu’enfant et celle de son entourage. Il est donc d’autant plus important de la considérer à sa juste valeur.

Certains traumatismes qui paraissent anodins pour un adulte peuvent se révéler très violents pour un petit.

Hélène Romano

Je me souviens du cas d’un adulte blessé à vie en raison des moqueries qu’il avait subies de la part de ses camarades à la crèche parce qu’il était trop gros. Les éducateurs sont intervenus, mais n’ont pas réalisé la violence des propos et la mesure de la blessure infligée.

Comment détecter qu’un enfant est traumatisé lorsque l’événement paraît anodin?

En intervenant de manière ferme, par exemple auprès des auteurs de moqueries, car on constate que plus les enfants sont petits, plus la souffrance est banalisée. Dans les cas de harcèlement scolaire, on s’aperçoit souvent en creusant un peu que l’enfant harcelé avait déjà été moqué petit tout comme le harceleur avait déjà émis des propos blessants à l’égard des autres. L’enfant a besoin d’être protégé dans son développement et il est du ressort de l’adulte de ne pas le laisser seul face à des événements traumatisants.

Les attentats, le deuil mais aussi les séparations sont autant de traumatismes. Comment les aborder avec les enfants? Faut-il tout dire?

Il est important de dire, mais pas n’importe quand, pas n’importe où et pas par n’importe qui. On dit les choses en s’ajustant à l’enfant, sans forcément tout lui raconter dans les détails, mais en utilisant les bons mots. Par exemple, dans le cas d’un père qui s’est suicidé, on évitera de dire à l’enfant que son papa est mort parce qu’il était malade. Il est fondamental de nommer la maladie, qui peut être une dépression ou une schizophrénie, et de ne pas laisser place à l’interprétation, car sans cela, au prochain rhume, l’enfant va penser qu’il va mourir comme papa.

Rien ne s’efface, aucun traumatisme ne se répare, pas plus qu’il ne s’oublie, dites-vous. Cela signifie qu’un enfant est irrémédiablement abîmé?

On a trop tendance à dire que l’on veut réparer, comme s’il suffisait de sortir une boîte à outils magique. La vérité est que l’on ne répare pas un enfant. Quand un enfant a été cassé parce qu’il a été moqué, qu’il a perdu un parent, qu’il a été mis de côté ou qu’il a vécu la guerre ou des attentats, effacer le traumatisme est impossible. Une fois adulte, il pourra apprivoiser sa blessure en apprenant à vivre avec, mais en aucun cas tourner la page comme on entend trop souvent dire.

Pour Hélène Romano, on ne peut pas réparer pas un enfant. (Photo: Nicolas Righetti/Lundi13)

Comment fait-on pour l’aider à vivre avec?

Il n’y a pas de recettes magiques et chaque adulte agit en fonction de ses propres ressources. Mais la première des choses, et c’est ce que j’explique dans le chapitre «les orpheliens», est de restaurer un lien de confiance. Car un enfant traumatisé a vécu un événement qui l’a déshumanisé. Qu’il s’agisse de traumatismes intentionnels comme la maltraitance ou les attentats, ou des traumatismes de vie tel un décès ou une maladie, il a expérimenté des choses difficiles à partager et qui lui donnent l’impression d’être étranger au monde ou, s’il a été victime de maltraitance, de ne plus avoir de valeur. D’où l’importance du lien. De lui dire qu’il vaut quelque chose, que ce qu’il pense a de la valeur. Se mettre à son niveau est fondamental, car l’enfant ne peut se construire sans nous, et ce travail de co-construction ne peut avoir lieu que si nous savons l’écouter sans être dans l’intrusion constante.

Mettre des mots est essentiel, pourtant, certains parents pensent préserver leurs enfants en leur cachant la vérité. C’est dévastateur?

Oui, car le risque majeur est que l’enfant apprenne la vérité par d’autres. C’est le cas notamment dans les secrets de famille où souvent un parent ment, pense-t-il, pour le bien de l’enfant afin de ne pas le blesser. Ce dernier va découvrir qu’on lui a menti ou caché la vérité et se retrouvera par conséquent privé du lien de confiance qu’il avait avec l’adulte. Et les dégâts sur la confiance en soi sont redoutables.

Et comment faire quand on est parent et que le mensonge a été percé à jour?

Chacun fait du mieux qu’il peut. L’important est de pouvoir reprendre tout cela. De dire à son enfant: à l’époque, quand je t’ai dit cela, j’ai pensé que c’était ce qu’il y avait de mieux pour toi. Excuse-moi si je t’ai blessé.

Il est important que les parents sachent parfois demander pardon à leur enfant?

Oui. Il est important de s’excuser, car cela aide les enfants. Avoir le courage pour des parents de dire à son enfant: «Quand on t’écoute aujourd’hui, on se rend compte qu’on n’aurait jamais dû agir comme cela avec toi, nous te demandons pardon si nous t’avons blessé» est primordial si l’on veut restaurer le lien. Cela vaut aussi bien pour des grands que pour des petits traumatismes.

Vous parlez de parentalité tranquillisante. Qu’entendez-vous par-là?

C’est le parent décrypteur de sens, mais qui ne pourra le faire que s’il se met au niveau de l’enfant. Celui qui fait le lien entre quelque chose d’indicible, que l’on ne comprend pas, et quelque chose de bouleversant. La vie peut faire mal à différents niveaux et aider son enfant, c’est l’écouter.

Peut-on imaginer une enfance sans souffrance? Après tout, souffrir fait partie de la vie...

Ce n’est pas l’événement qui fait la souffrance mais le sens qu’il revêt dans la vie de la personne. Par exemple, déménager à répétition dans son enfance et devoir ainsi tout recommencer à zéro sera vu comme quelque chose d’excitant par certains tandis que pour d’autres il s’agira d’un véritable traumatisme. Heureusement, tous les enfants n’ont pas subi des violences sexuelles ou n’ont pas été malades, mais ce qui a changé ces trente dernières années, c’est qu’aujourd’hui nous sommes face à une génération de parents «orpheliens», c’est-à-dire qui sont présents matériellement mais plus psychiquement. Qui se retrouvent démunis face à des événements traumatisants comme ce fut le cas avec la vague d’attentats terroristes en France.

Les générations précédentes étaient-elles vraiment davantage centrées sur le lien?

Il y avait en tout cas davantage de liens intergénérationnels, davantage de transmission et de solidarité familiale. Ce qui blesse les enfants aujourd’hui, c’est qu’ils se retrouvent seuls face à ces images de violence. La génération actuelle de parents doit apprendre à éduquer les enfants aux images. Arriver à prendre soin des enfants à ce niveau-là est essentiel, mais cela paraît tellement évident qu’on oublie d’y attacher de l’importance.

Un enfant blessé peut-il devenir un adulte heureux?

Oui et heureusement! On le voit avec ce que l’on appelle la résilience. La vie peut blesser, mais ce n’est pas parce qu’un enfant a été blessé que la vie n’est plus possible. Il deviendra d’autant plus un adulte heureux qu’on n’aura pas dénié sa souffrance. Les gens qui ont vécu des drames atroces et qui ont accès au bonheur y sont arrivés parce qu’il n’y a eu ni déni ni oubli et qu’on les respecte pour ce qu’ils ont vécu. Il faut laisser une juste place à la souffrance, car elle fait partie de la vie, mais elle ne doit en aucun cas constituer une identité, quels que soient les traumatismes vécus.

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