3 septembre 2012

Mouche suzukii: la guerre est déclarée

L’insecte originaire d’Asie a été repéré un peu partout en Suisse cette année. Détectée pour la première fois dans le pays en 2011, la mouche est connue pour son avide appétit de fruits mûrs. La Confédération a défini un plan de lutte pour éviter de graves dommages aux récoltes.

La mouche Drosophila suzukii
Elle ne mesure que 2 à 3 millimètres mais la mouche Drosophila suzukii, originaire d’Asie, attise les peurs. (Photo: Dukas/Rex)

Ses gros yeux rouge sang n’annoncent rien de bon. Elle ne mesure que 2 à 3 millimètres mais la mouche Drosophila suzukii, originaire d’Asie, attise les peurs. Il faut dire que la petite bête est vorace. Ses ovipositeurs plus marqués et bien plus forts que ceux des autres drosophiles indigènes lui permettent de percer la pelure saine des baies pour y déposer ses œufs, trois ou quatre jours seulement avant la récolte. Une fois l’enveloppe protectrice abîmée, la porte est également ouverte pour ses consœurs locales.

Patrik Kehrli, spécialiste en arboriculture et viticulture à la station de recherche Agroscope Changins-Wädenswil.
Patrik Kehrli, spécialiste en arboriculture et viticulture à la station de recherche Agroscope Changins-Wädenswil.

Et son régime alimentaire est varié. «La mouche attaque durant tout l’été les fruits prêts à être cueillis, explique Patrik Kehrli, spécialiste en arboriculture et viticulture à la station de recherche Agroscope Changins-Wädenswil. Elle s’implante d’abord dans les fraises à la fin du printemps, puis passe aux cerises, mûres, myrtilles et probablement aussi à la vigne en fin de saison.»

L’insecte a franchi les océans pour coloniser de larges territoires. Voilà quatre ans que la mouche a été repérée en Amérique. Puis certains de ses congénères se sont déplacés jusqu’en Europe. Les premiers individus ont été découverts l’an dernier en Suisse. Et à l’époque déjà, des dégâts importants ont été constatés, principalement dans le sud du pays. «Les récoltes de myrtilles ont été détruites jusqu’à 60 à 80% dans certaines régions», indique Cristina Marazzi, biologiste au service phytosanitaire du canton du Tessin.

Les pièges contiennent du 
vinaigre de pomme et du vin rouge. 
Attirées par l’odeur, les mouches y entrent et meurent noyées.
Les pièges contiennent du 
vinaigre de pomme et du vin rouge. 
Attirées par l’odeur, les mouches y entrent et meurent noyées.

Environ 1000 mouches par semaine piégées au Tessin

Cet été, l’insecte est présent dans de nombreuses régions du pays, et en grand nombre. «Environ 1000 mouches par semaine ont été trouvées dans les 70 à 80 pièges mis en place au Tessin, explique la scientifique. Un chiffre considérable!» Pourtant, cette année, très peu de dégâts ont été observés jusqu’ici. Et cela grâce à l’important dispositif de pièges mis en place par les cultivateurs pour diminuer le nombre de mouches. «Un piège très simple a été inventé pour éliminer ces insectes, explique Patrik Kehrli. Ce sont de petits récipients qui contiennent du vinaigre de pomme et du vin rouge, à placer dans les cultures. Les drosophiles entrent, attirées par l’odeur, et meurent noyées.»

Jean-Pierre Stalder, propriétaire d'une exploitation: «Nous avons mis en place un piégeage de masse dans nos fraises, mûres et framboises».
Jean-Pierre Stalder, propriétaire d'une exploitation: «Nous avons mis en place un piégeage de masse dans nos fraises, mûres et framboises».

En Suisse romande aussi l’insecte a été repéré, principalement autour du Léman. On prend donc ses précautions. L’exemple à suivre est peut-être celui de La Fraisière à Meyrin, située à un jet de pierre de la piste de l’aéroport de Genève. «Nous avons mis en place un piégeage de masse dans nos fraises, mûres et framboises, explique Jean-Pierre Stalder, propriétaire de l’exploitation. Dans et autour de nos arbres, 500 à 600 pièges sont placés en permanence», Et la stratégie semble fonctionner. Grâce aux échantillons récoltés jusqu’à présent, il apparaît que l’insecte a touché moins de 10% des fruits.

Mais l’inquiétude demeure chez le cultivateur. «Nous ne connaissons pas encore bien cet insecte et il est difficile de savoir comment lutter efficacement contre lui, confie-t-il. Les insecticides risquent de ne pas être très efficaces et doivent rester une solution de dernière minute. Nous avons fourni beaucoup d’efforts pour restreindre les traitements ces dernières années. Je n’aimerais pas que nous devions aujourd’hui faire marche arrière!»

Catherine Baroffio, cheffe du groupe baies et plantes médicinales à la station de recherche Agroscope à Conthey (VS).
Catherine Baroffio, cheffe du groupe baies et plantes médicinales à la station de recherche Agroscope à Conthey (VS).

Un insecte sous haute surveillance

La Drosophila suzukii est présente pour la deuxième année consécutive en Suisse. Et en nombre. Faut-il s’en inquiéter?

Le cycle de reproduction de cette mouche est d’une dizaine de jours. Elle pond environ 400 œufs et son espérance de vie est de neuf semaines. Je vous laisse donc imaginer la vitesse faramineuse à laquelle cet insecte est capable de se reproduire! Par ailleurs, l’insecte supporte très bien le froid. Il lui est donc possible d’hiverner en Suisse. Nous avons d’ailleurs trouvé des espèces dans des mûres à 1500 mètres d’altitude.

Comment est organisée ici la lutte contre cet envahisseur?

Nous prenons la situation très au sérieux. La Confédération a mis sur pied tout un réseau pour surveiller la progression de la mouche. Dans chaque canton, des pièges sont installés pour observer si l’insecte y est présent. Mais il est très difficile de protéger efficacement les cultures. La mouche s’attaque aux fruits déjà mûrs. Dès que l’on constate sa présence, il est donc déjà trop tard! C’est pour cette raison que nous sommes particulièrement vigilants et que nous demandons aux producteurs de baies d’étendre au maximum les réseaux de pièges, jusque dans les jardins familiaux! Précisons que cet insecte ne représente aucun danger direct pour la santé.

Ces pièges seront-ils suffisants pour stopper l’insecte?

Pour protéger les petites exploitations certainement. Mais éradiquer cette espèce semble impossible. La Confédération a par ailleurs exceptionnellement autorisé un traitement sur les cultures fruitières qui peut être réalisé jusqu’entre trois à sept jours avant la cueillette lorsque la mouche a été détectée. Un outil de dernière instance pour sauver la récolte.

Le dispositif antimouches est très facile à réaliser.
Le dispositif antimouches est très facile à réaliser.

Le piège à fabriquer soi-même

Prendre une bouteille en PET (bouchon fermé) et lui percer cinq à dix trous de 3 mm de diamètre dans sa partie supérieure.

A l’intérieur, y verser 1 cm de vinaigre de cidre, 1 cm de vin rouge, 1 cm d’eau et une goutte de produit vaisselle.

Suspendre la bouteille aux branches de l’arbre à la hauteur des fruits.

Remplacer le liquide tous les quinze jours environ.

Selon le nombre d’espèces piégées, il peut être nécessaire d’en disposer autour et dans la parcelle tous les 5-6 mètres.

La Drosophila suzukii est facile à reconnaître. Elle mesure 2 à 3 mm, avec des yeux rouges et un corps de couleur brun jaunâtre. L’identification du mâle est relativement aisée: il possède une tache noirâtre très nette vers l’extrémité des ailes, une caractéristique absente chez nos espèces indigènes de mouches.

Il est important également de ­détruire les fruits contaminés. Il s’agit de les placer dans des sacs en plastique et de les laisser au soleil de manière que la chaleur détruise les larves. Il est possible également d’ébouillanter ou de congeler les fruits abîmés.

Ces invités indésirables

Ils sont nombreux à avoir franchi océans et montagnes pour coloniser de nouveaux territoires, bien loin parfois de leurs terres d’origine. Wolfgang Nentwig, professeur à l’Institut d’écologie et d’évolution de l’Université de Berne, a publié «Espèces invasives. Plantes, animaux et micro-organismes», qui fait le bilan de ces nouveaux organismes exotiques. Ses chiffres donnent le vertige: 318 espèces de plantes exotiques, 500 animaux (dont la plupart sont des invertébrés, principalement des insectes) et 51 champignons terrestres ont déjà été détectés en Suisse. «Et beaucoup n’ont pas encore été répertoriés, insiste Wolfgang Nentwig. Le nombre réel doit certainement se situer au-dessus de 1000 espèces!»

Mais comment parviennent-ils jusqu’ici? «C’est évidemment une conséquence de la mondialisation, explique Wolfgang Nentwig. Le nombre de nouveaux arrivants augmente chaque année!» Ces organismes parviennent jusqu’en Suisse par le biais des transports de marchandise et à l’intérieur des produits entreposés. L’autre grand canal, ce sont les plantes ornementales qui contiennent parfois aussi des insectes. En ce qui concerne les vertébrés, ils s’échappent de captivité ou sont libérés intentionnellement.

Et les conséquences sont dramatiques. «Il y a d’abord un grave impact sur l’environnement avec un chamboulement de la biodiversité indigène, en prenant en compte aussi les phénomènes d’hybridation, de maladies ou encore de parasitisme, met en garde le professeur. Et puis il y a aussi les problèmes économiques qui en découlent avec des conséquences pour les productions agricoles et animales, mais parfois aussi pour la santé et la société humaine en général.»

Seules des solutions radicales peuvent mettre fin à ce phénomène, comme le démontrent les principales pistes conseillées par le professeur Nentwig: «renforcer les contrôles aux frontières, éradiquer les espèces exotiques détectées, et surtout mieux coopérer à l’international». Autant dire que le combat n’est pas encore gagné.

A lire: «Espèces invasives. Plantes, animaux et micro-organismes», de Wolfgang Nentwig, collection Le savoir suisse.

Photographe: Alban Kakulya

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