17 mai 2016

Un jardin au naturel

Fin connaisseur du végétal, le paysagiste Eric Petiot a tourné le dos aux produits chimiques. Mais il n’hésite pas à utiliser les infusions et les huiles essentielles au secours de son petit paradis vert.

Eric Petiot devant les cuves pour la préparation des extraits fermentés.
Temps de lecture 5 minutes

Comme dans la chanson de Charles Trenet, on pourrait dire en arrivant: «C’est un jardin extraordinaire…» Et s’il n’y a pas de canards qui parlent anglais, on y trouve un chien joueur et un chat noir angora qui s’étire à l’ombre des lilas. Mais surtout, ce sont les plantes, leur profusion, leur variété, leur combinaison et leur traitement, qui retiennent l’attention.

Oui, dans le jardin expérimental d’ Eric Petiot, à Crozet, dans l’Ain (F), vous ne verrez aucune trace de pesticides, insecticides ou autres engrais chimiques. Rien que du naturel. Ici, on soigne les plantes avec… les plantes sur un terrain de 4800 m2. «J’ai vendu mon entreprise de paysagisme et j’ai tourné le dos à tous les produits chimiques. En 1990, j’ai fait mon premier extrait fermenté végétal, et j’ai changé de regard. Quand on sort du rapport de force avec la nature, on ne voit plus de plantes indésirables, seulement des bio-indicateurs», explique-t-il en longeant une barrière qu’il est justement en train de repeindre en couleurs vives.

Les buttes d’expérimentation où Eric Petiot teste la poudre de basalte sur les végétaux.

De grandes bouteilles de vin vides, couchées sur le flanc ou tête en l’air, traînent dans l’herbe. Un lendemain de fête? «Pas du tout! Je suis en train de construire une flûte expérimentale. Le vent s’engouffre dans les goulots et ça produit des vibrations, qui font fuir les campagnols.» Le ton est donné. Eric Petiot, véritable spécialiste du végétal, curieux, insatiable, le regard bleu pétillant d’une belle énergie, n’a jamais fini d’expérimenter.

Le mariage heureux des plantes

Comme ces drôles de buttes, recouvertes de paille, qui traversent une bonne partie du jardin. Trois longs monticules, hérissés de plantons, capucines, poireaux et choux. «Chaque plant est numéroté. Je teste en fait différentes poudres de basalte en provenance du monde entier, pour voir leur effet sur la plante.»

Plus loin, une butte accueille de la coriandre, des soucis et des oignons. Pas de monoculture dans le jardin d’Eric Petiot, mais un ensemble de mariages heureux, dont chaque partenaire peut tirer profit. «Plus il y a de plantes, moins il y a d’attaques. Elles s’entraident énormément et créent la confusion pour les indésirables. Il faut créer un joyeux bordel!» Ainsi le poireau repousse la mouche du chou, tandis que le fenouil est un insecticide pour le puceron noir du haricot.

N’empêche, les limaces ont parfois l’appétit vorace. Et ne se laissent pas toujours duper par ces unions végétales. «Je n’ai pas tout résolu! Mais je teste justement de nouvelles substances au sol. Le basalte, très abrasif, peut être mélangé à la silice, pour empêcher les limaces de passer. Des pulvérisations de café marchent assez bien sur certaines espèces.»

Trois feuilles d’orties contiennent autant de protéines qu’une barre de céréales...

Mais ses plus grands atouts sont les extraits fermentés, les infusions, macérations, ainsi que les huiles essentielles. Autant de préparations végétales qu’il utilise pour encourager le vivant. «La nature a mis en place des stratégies de défense. Il suffit d’aller chercher les molécules», dit-il en soulevant le couvercle d’une grande cuve.

C’est là qu’il prépare, pour la première fois, un extrait fermenté à l’ail des ours, riche en azote et en vitamine C. Une brassée de feuilles et de bourgeons, mis à tremper dans de l’eau de pluie pendant 15 à 21 jours. Puis le liquide sera filtré, avant d’être pulvérisé sur les plantes. «L’ail des ours est hypertonique, il devrait favoriser la croissance des végétaux.»

Extrait fermenté d’ortie, – véritable stimulateur des défenses naturelles – décoction de prêle pour lutter contre les champignons. Mais aussi infusion de thym serpolet ou de tanaisie contre les acariens, infusion d’absinthe en prévention du ver de la pomme… Et les huiles essentielles? «C’est mon joker, à manipuler avec précaution. Comme c’est 100% de métabolites secondaires, elles ne font pas pousser la plante, mais la fatiguent. Mieux vaut utiliser d’abord des alternatives plus douces», explique Eric Petiot, qui recourt même à l’acupuncture pour soigner ficus et arbres fruitiers.

Les huiles essentielles, puissantes, biodégradables, mais non dénuées de toxicité, sont donc la solution de dernier recours. Quand la feuille de chou est trop parasitée ou quand le mildiou a attaqué la tomate, quelques gouttes d’origan ou de clou de girofle feront l’affaire (lire encadré). De même, quand les haricots sont envahis de pucerons, la menthe poivrée peut s’avérer efficace.

Un perfuseur qui sert à injecter les huiles essentielles dans les arbres.

Ainsi, Eric Petiot jardine comme il vit, avec instinct et passion, à mi-chemin entre la science et l’alchimie. Pour un résultat visiblement excellent. Les sauges se mêlent aux fraisiers, plus loin des sédums tiennent compagnie aux géraniums sauvages, des hostas clairs jouent avec le feuillage ombrageux des pivoines, tandis que perce une ortie solitaire. Il n’y a presque pas de dalles, ou alors perdues sous les mousses. Une allée d’herbe rase ondule sous les pommiers en fleurs, avant de se perdre dans une petite mare. «J’aime les beaux tableaux, les perspectives. Et je laisse toujours des zones en friche pour les auxiliaires, coccinelles et autres syrphes. Je me suis laissé déborder par la nature, qui vous éduque au plus profond de votre inconscient. Il y a entre les plantes et moi une communication de sujet à sujet.»

Soucieux de transmettre, il organise des stages, donne des cours aux jardiniers, amateurs et professionnels, aide les agriculteurs dans leur conversion biologique, pose des diagnostics, cherche des solutions. Et quand son jardin l’appelle, il y court. Il lui arrive de tailler, dans «une valse à trois temps», de biner pour aérer le sol, mais jamais vous ne le verrez désherber. «Il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que des plantes dont on ne connaît pas la vertu», comme disait le botaniste Jean-Marie Pelt. Il accueille ce qui vient, le châtaignier qui débarque, le pied de consoude ou la bardane impromptue, dans cet immense et magnifique terrain de jeu qu’est le jardin. Au naturel.

Texte: © Migros Magazine – Patricia Brambilla

Photographe: François Schaer

Benutzer-Kommentare