13 décembre 2017

Un maillot avec un grand 7

Jean-Daniel Fattebert, de Prévonloup (VD), est le grand gagnant de notre concours du Conte de Noël. Il remporte un bon d’achat Migros de Fr. 500.–. Nous publions ici le texte primé.

conte de noel
Il est bon à l’école, Alep, mais son truc, c’est le foot.

«Les souvenirs de la mémoire me font déjà moins mal.» C’est sur ces mots que mon copain Alep est rentré chez lui ce ­soir-là.

Mais il faut que je vous explique depuis le début, sinon vous n’allez rien comprendre. Déjà qu’Alep, ça n’est pas son vrai nom. Il s’appelle Miran. Ça paraît tout simple, dit comme ça, mais quand il est arrivé dans notre classe et que la maîtresse l’a appelé Miran, en prononçant «ran» comme quand on dit marrant, il a éclaté de rire. «Pas Miran, Madame, mais Mirrrhhane», avec des sons venus de tout au fond de sa bouche. On a essayé un moment, ça le faisait plus rire encore. Alors, quand il a dit venir d’Alep, en Syrie, on a décidé que pour nous, il serait Alep de la scierie.

Il aurait pu se fâcher, mais là encore, il a bien ri. Il rit pour tout, Alep. L’autre jour, Madame Favre, la maîtresse, a traité Kevin de cornichon, Alep en a ri pendant une heure. À tout moment, penché sur son cahier, il murmurait «cornichon» et ça le reprenait.

«C’est rien, ça passe»

Mais ce qui est curieux, chez lui, c’est qu’en pleine rigolade, tout à coup, ça lui arrive de s’arrêter net. Il reste sans bouger et d’un coup ses yeux deviennent tristes, mais si tristes qu’il nous vient l’envie de pleurer. Dans ces moments-là, il dit de le laisser tranquille. Comme on est devenus copains et qu’on fait le chemin de l’école ensemble, je lui ai souvent demandé pourquoi? Il m’a toujours répondu «c’est rien, ça passe». Mais un jour que j’ai insisté, en lui disant qu’entre vrais amis, on devait tout se dire, il a lâché «c’est juste les souvenirs de la mémoire qui me font mal».

Son truc, c’est le foot

Il est bon à l’école, Alep, mais son truc, c’est le foot. Si tu le voyais jouer à la récré… Le dribble, l’aile de pigeon, le râteau, le lobe, il connaît toutes les feintes. Ce qu’il préfère, c’est enlever ses chaussures et jouer pieds nus, «comme dans la rue, avec les copains à Alep». Il sent mieux la balle, qu’il dit. Un jour qu’il tapait toujours dans le ballon, alors que Madame Favre avait annoncé deux ou trois fois la fin de la récré, elle lui a lancé «Hé! Ronaldo, tu as vu l’heure?» Si tu avais vu son sourire. La banane géante, d’une oreille à l’autre. Elle l’avait appelé Ronaldo, comme son idole.

Juste pour acheter de la farine

Depuis, il l’avait à la bonne, la maîtresse, et un après-midi, elle lui a demandé de rester un peu après l’école. Pas pour le punir, pour discuter. Je ne sais pas ce qu’ils se sont raconté, mais moi qui l’attendais à la sortie, je peux vous dire que ça a duré un sacré moment. Sur le chemin de la maison, il m’a dit que si ses parents étaient d’accord, demain il nous dira pourquoi ses souvenirs de la mémoire lui font mal.

Le lendemain, en arrivant en classe, Alep s’est assis directement sur la chaise de Madame Favre, derrière son pupitre. Elle, s’est mise à la place d’Alep et ça nous a bien fait rigoler. Pas pour longtemps…

Alep nous a demandé de ne pas lui en vouloir. Quand il est triste, c’est qu’il pense à sa grand-maman. Il était depuis quelques mois en Suisse avec sa maman, son papa et son petit frère qui venait de naître, quand un téléphone de son oncle, resté à Alep, leur a appris un soir que sa grand-maman avait été tuée dans un bombardement. Elle était sortie en fin d’après-midi, vite acheter de la farine pour faire le pain et, en quittant le magasin, une bombe l’a fauchée.

C’était trop triste. J’ai imaginé ma grand-maman au magasin, discuter avec Francine, la caissière, lui demander des nouvelles de la famille comme elle le fait toujours, lui dire merci, payer, s’arrêter sur le pas de porte pour glisser son porte-­monnaie dans son sac et se faire tuer là. Juste parce qu’elle était venue acheter de la farine.

Copains comme des dieux

Quand j’ai raconté ça à la maison, ma mère m’a dit d’inviter Alep et ses parents pour le repas de Noël. Mon père avait monté du garage les rallonges de la grande table. Elles ne sont pas aussi belles que la table, mais maman place la grande nappe brodée dessus et on n’y voit rien.

Ça ne s’est pas fait pour l’invitation des ­parents d’Alep. Sa mère a téléphoné à la mienne pour dire que le bébé était trop ­petit, que pour eux c’est un peu compliqué avec notre nourriture, mais qu’Alep viendrait pour le dessert. Sous le sapin, ma grand-maman à moi avait glissé un cadeau pour lui. Quand il l’a déballé, il lui a sauté sur les genoux en pleurant. Il me semble que c’était de joie. Imaginez! Un maillot avec un grand 7 et Ronaldo marqué derrière.

Quand je l’ai raccompagné chez lui, Alep m’a dit: «Peut-être que ton Dieu et le mien sont devenus copains comme nous. Ce soir de ton Noël, ils m’ont donné une nouvelle grand-mère et les souvenirs de la mémoire me font déjà moins mal.»

Jean-Daniel Fattebert

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