9 août 2017

Un New-Yorkais à la ferme

Francis Krauch, 17 ans, est un Suisse de l’étranger résidant à New York. C’est le deuxième été que cet adolescent proche de la terre passe sur l’exploitation de Jean-Pierre Perroud à Châtel-Saint-Denis (FR).

Francis Krauch en train de nourrir les vaches.
A Châtel-Saint-Denis, l’adolescent est en contact permanent avec la nature et s’occupe du bétail.
Temps de lecture 6 minutes

Si Francis avait croisé dans la Grosse Pomme un homme vociférant comme Jean-Pierre Perroud, 66 ans, il aurait pensé avoir encore affaire à l’un de ces marginaux qui peuplent la métropole. L’agriculteur a une voix de stentor, comme son père et son grand-père avant lui: les Perroud sont producteurs laitiers à Châtel-Saint-Denis (FR) depuis plusieurs générations et lorsque, depuis la forêt, il appelle ses animaux en pâture au-dessus de Belmont, une trentaine de vaches Holstein blanches à taches rousses accourent.

Si l’on demande à Francis quel aspect de cette vie campagnarde dans une vallée surplombant le lac Léman l’impressionne le plus, la réponse fuse: «Le fait que

les vaches de Jean-Pierre rappliquent aussitôt qu’elles entendent sa voix. Cela montre le lien qui unit cet agriculteur à ses bêtes et à la nature.

A New York, les seuls coins de nature sont artificiels: l’immense Central Park, poumon de Manhattan, a été aménagé par l’homme. Depuis la fenêtre de sa chambre, dans le quartier de Midtown, l’adolescent a vue sur une mer de béton et d’acier.

De son domicile new-yorkais, Francis Krauch n’aperçoit que des immeubles et de l’asphalte (photo: DR)

Francis vit avec ses parents et son grand-frère au douzième étage d’un gratte-ciel. Depuis quelque temps, il cherche à se rapprocher de la terre: c’est comme ça que lui est venue l’idée d’effectuer un stage dans une ferme helvétique. Sa mère, une Suissesse travaillant dans une société immobilière, a emménagé sur les rives de l’Hudson par amour de l’art et y est restée par amour tout court. Quant à son père, ancien musicien professionnel, il est de nationalité allemande. Francis est titulaire du passeport à croix blanche. Il s’est adressé à l’association suisse à but non lucratif Agriviva (lire encadré plus bas) pour dénicher cette exploitation. L’adolescent a déjà passé l’été dernier auprès de la famille Perroud et est revenu pour en apprendre plus de Jean-Pierre, un homme de nature joyeuse qui mène toutes ses activités avec passion.

Le plus joli coin de Suisse

Des perspectives différentes: apprenti paysan, Florian Perroud (à g.) s’apprête à reprendre la ferme familiale, tandis que Francis souhaite étudier à Saint-Gall.

Cela fait vingt ans que les Perroud accueillent des stagiaires durant l’été. Ceux-ci leur ouvrent une fenêtre sur le vaste monde que la ferme les empêche de découvrir par eux-mêmes. Les vaches ont en effet besoin de soins sept jours sur sept. Mais pourquoi voyager lorsque l’on habite l’un des plus jolis coins de Suisse, que l’on est indépendant et que l’on vit de son travail? Il arrive toutefois aux femmes de la famille, Patricia, 50 ans, et Elodie, 18 ans, d’avoir des envies d’ailleurs.

Jean-Pierre connaît Paris, mais la capitale française ne lui a pas plu. Que faire dans une si grande ville? Il s’est rendu une fois au Canada, où il s’est demandé comment les gens parvenaient à retrouver leur voiture sur des parkings aussi vastes. Et son rire communicatif retentit de nouveau.

Le jeune New-Yorkais a encore des choses à apprendre de l’agriculteur bientôt à la retraite.

La satisfaction est un cadeau de la vie, et Jean-Pierre en a eu sa part. L’agriculteur dorlote ses vaches tout en entretenant environ 40 hectares de terres réparties sur trois parcelles: une autour de sa maison, une deuxième un peu plus haut, à Belmont, et la dernière, de 17 hectares, dans la montagne. S’ajoute à cela un alpage sur lequel les bovins estivent. L’homme répare, rénove, construit: à Belmont, il coule la chape de béton d’un nouvel abri. Il travaille dur non pas pour devenir riche et célèbre, mais pour que tout le monde aille bien, sa famille et ses bêtes, et pour que son fils puisse un jour reprendre la ferme et en vivre à son tour.

Jean-Pierre est l’antithèse du New-Yorkais. Pourquoi en vouloir toujours plus, pourquoi viser toujours plus haut? L’argent fait-il le bonheur? Le jeune citadin n’apprend pas seulement à s’occuper de la ferme. S’il trait, sort le fumier et apprivoise le caractère de chaque animal (certaines vaches sont lunatiques), il tire aussi des enseignements de la philosophie de vie de son hôte. Ici, Francis entend des phrases telles que: «Regarde les hirondelles dans l’étable, elles portent bonheur» ou

Les vaches ont besoin de faire une pause. Personne ne peut travailler non-stop.

L’adolescent a fini le lycée il y a quelques semaines. Il envisage d’étudier l’économie à la Haute Ecole de Saint-Gall. Plus tard, il aimerait travailler dans le domaine de l’environnement afin d’empêcher la sur­exploitation de la nature. Il s’intéresse à la fois à l’économie et à la psychologie, pour comprendre par exemple pourquoi on achète des objets superflus. Mais pour l’instant, il découvre la nature et les hommes qui travaillent à son contact.

D’un côté, ils sont plus libres que les habitants de New York, observe-t-il, plus proches de la terre.

Et ils tiennent à le rester. D’ailleurs Jean-Pierre ne quitte le plancher des vaches qu’à contrecœur.

Francis a le sentiment que les gens de la campagne ne veulent pas perdre le contrôle de leur vie. Ils privilégient l’argent liquide à la carte de crédit, ne s’endettent que par nécessité et font surtout affaire avec des personnes de leur connaissance. Dans son village, Jean-Pierre semble connaître tout le monde: quand il va d’une parcelle à l’autre de sa ferme en voiture, les signes de la main sont fréquents. Francis aime appartenir à cette société où l’on s’arrête pour discuter.

Ponctualité, initiative et engagement

«Je ne me rendais pas vraiment compte de ce que recouvrait la production laitière», avoue Francis, qui ne voyait le lait que comme un article disponible au supermarché. Aujourd’hui, il manie seul la trayeuse, nettoie les pis, prépare les boilles et accompagne Jean-Pierre à la fromagerie du village, où le précieux liquide est transformé.

Francis aime partager les repas en famille. De gauche à droite: Florian, Jean-Pierre, Patricia et Elodie Perroud.

Ce jeune homme aime se lever à 5 heures du matin pour chercher les vaches au pré. Jean-Pierre appelle ses bêtes et Francis part à la recherche de celles qui ne reviennent pas. «Il n’a encore jamais eu de panne d’oreiller», confie l’agriculteur avec satisfaction. L’adolescent a intégré les valeurs de ce lieu: ponctualité, initiative et engagement. On se serre les coudes et ça lui plaît. Francis aime aussi les soirées passées au calme, à jouer aux cartes et à échanger. A New York, on est pressé; ici, on est ensemble.

Quand on lui demande ce qu’il a de typiquement new-yorkais, il répond: «La vitesse de marche. A New York, tout le monde avance au pas de course.» Par ailleurs, il sait précisément quelles rues emprunter pour éviter le flot ininterrompu de touristes qui déferle sur sa ville. Et il connaît les coins les plus charmants, loin de l’agitation. Mais Francis, qui parle couramment allemand et se débrouille déjà bien en français, ne se considère pas comme un véritable Américain. Il aurait même plutôt une mentalité européenne, surtout depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. Et l’adolescent de raconter qu’au lendemain de l’élection, des camarades de classe ont fondu en larmes, incrédules face à ce qui venait de se passer.

Francis ne sait pas encore s’il retournera vivre dans la Grosse Pomme après ses études. «Peut-être, on verra», dit-il. Sans doute choisira-t-il une vie qui lui permettra d’être plus proche de la terre.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Jacques-André Calame

Il n’y a pas d’âge pour apprendre

Une salle de classe avec des filles assises derrière leur pupitre et une enseignante devant le tableau.

Ecriture inclusive: qu’en pensez-vous, cher·e·s lecteur·ice·s?

Tom Tirabosco

A l’école des bédéistes de demain

Contribution de lecteur

Un Star...divarius à Genève !