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11 mars 2013

Un œil pour deux

Claude Lonfat, veuf, aveugle, ayant élevé seul son fils cadet après le décès de l’aîné, narre aujourd’hui dans «Victoires» les affres de la cécité au quotidien. Ainsi que son combat pour le don d’organes.

Portrait de Claude Lonfat dans une classe d'école
Avec son chien borgne
 «Kajal», Claude Lonfat va à la
 rencontre des élèves pour
 leur parler
 sans tabou
 de son
 handicap.
Temps de lecture 4 minutes

Tu mets un éditeur dans un panier de cobras, ce sont les serpents qui sortent.» Il ne vise pas le sien, bien entendu – «un homme sympathique» – mais, après deux livres, Claude Lonfat a sa petite idée sur le monde de l’édition.

Claude Lonfat? Souvenez-vous: son livre «Soleil noir» avait bouleversé la Suisse romande. Il y racontait comment il avait peu à peu perdu la vue. Comment sa femme puis son fils aîné étaient décédés d’une maladie rare et héréditaire.

Comment enfin son fils cadet avait été sauvé in extremis par une greffe du cœur. Comment aussi son chien-guide «Kajal», un labrador noir, était devenu borgne à la suite d’une tumeur.

Aujourd’hui dans son deuxième livre, «Victoires», écrit avec le journaliste Pierrot Métrailler, il entend raconter quelques épisodes plus joyeux de sa vie d’aveugle. Car il se trouve que cet homme-là est animé d’un humour et d’une énergie hors du commun.

Même lorsqu’il se fait voler sa canne blanche lors d’un séjour balnéaire en Italie. Avec sa crainte ensuite, désorienté sur la plage, de fixer par mégarde et trop ostensiblement quelque naïade locale, peu vêtue mais très accompagnée. Ou quand, revenant des toilettes à tâtons, il se rassied au bar à la mauvaise place et se met à siroter un verre qui n’est pas le sien.

L’humour, meilleure arme contre le handicap

Ce nouveau livre lui permet aussi de raconter le combat qui l’emmène désormais avec son chien plaider dans les écoles en faveur du don d’organes: «Les enfants n’en ont que pour le chien. Moi ils s’en foutent.»

Des enfants, s’amuse encore Claude Lonfat, «qui lèvent la main pour poser une question». Pas la méthode la plus efficace, c’est sûr, pour attirer l’attention d’un aveugle. Mais le courant passe, quoi qu’il en dise, et les questions fusent: «Comment tu fais pour gagner ta vie? As-tu déjà eu envie de te suicider? Tu as une copine? Comment tu fais aux toilettes? Le soleil ne te manque pas?»

Et certes la vie quotidienne d’un aveugle est une aventure perpétuelle. Quand, pour le prévenir d’un obstacle, on lui crie «attention!» l’aveugle répond: «Attention, ça ne veut rien dire.» «Là!» n’a pas plus de signification. Il faut décrire précisément. Face à un escalator par exemple, prière d’annoncer s’il monte ou descend, sinon c’est le gadin assuré.

En l’invitant à dîner, on évitera de choisir la fondue bourguignonne, lui préférant la fondue chinoise: le bouillon pour un aveugle s’avère d’un usage moins dangereux et stressant que l’huile bouillante.

Claude Lonfat se plaint rarement. Ce jour-là, tout juste évoque-t-il le moment où, sa cécité avançant, il avait dû quitter son emploi dans un magasin de sport. Pour un homme assoiffé comme lui d’échanges et de contacts, ce poste «c’était le paradis. Je voyais trois cents personnes par jour, parmi lesquelles bien sûr quelques emmerdeurs, mais c’était le paradis quand même.»

D’un seul coup, le voilà confiné dans sa maison à longueur de journée. «Les seules personnes que tu croises sont les enfants qui partent le matin à l’école et rentrent le soir. Personne n’osait venir me voir, ils avaient tous la trouille.» Et puis la simple perspective d’une visite pouvait le plonger dans un état de stress avancé: «Alors, en rangeant, je cassais quelque chose, un saladier par exemple, et ça me prenait trois quarts d’heure pour ramasser les morceaux.

Aujourd’hui, quand quelqu’un vient, je me dis que ce n’est pas grave s’il y a quelque chose qui traîne.» Au début, il n’osait pas non plus demander si par exemple sa chemise était tachée: «Et en général, quand c’est le cas, les gens n’osent pas le dire. Alors que j’aimerais bien qu’ils le fassent.»

Bien plus qu’un animal de compagnie

Dans sa maison de Drône, sur la commune de Savièse (VS), Claude reçoit, cuisine et sert des apéros. Pour un café normal, il compte jusqu’à trois avant d’arrêter la machine, qui n’est pas automatique. Pour un grand café, ce sera jusqu’à six.

«Personne n’osait venir me voir. Ils avaient tous la trouille!»

Si, depuis qu’il a perdu un œil, le chien «Kajal» n’est plus capable de guider son maître, il l’accompagne néanmoins partout: «Il est un excellent relais avec le monde des voyants», écrit Pierrot Métrailler. «Sa présence rassure immédiatement les inconnus. Les personnes qui ont envie de parler avec Claude trouvent en «Kajal» une très bonne excuse pour amorcer le dialogue.»

Claude Lonfat s’exprime aussi devant des adolescents, des adultes ou des professionnels, comme à l’école des soins infirmiers. Il raconte comment son fils cadet a été sauvé par un don d’organes, comment son fils aîné, en léguant sa cornée avant de mourir, a permis à deux personnes de voir.

Pour le reste, il rappelle par exemple que, pour lui, «aller chercher un crayon à la papeterie» est une épreuve aussi difficile à organiser qu’autrefois se déplacer au CHUV pour visiter son fils en fin de vie.

Il faut dire que Claude Lonfat sait s’y prendre pour réveiller les assemblées assoupies. Devant quatre cents personnes à Lausanne, lors d’une soirée de témoignages autour du don d’organes, il attaque ainsi: «Je suis aveugle et veuf. J’élève seul mon dernier fils depuis le décès de son frère.»

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