8 octobre 2012

Une drôle d’histoire d’amour

Entre l’animal et l’enfant, les liens ont toujours été privilégiés. Une complicité renforcée encore, semble-t-il, par les mutations sociales des dernières décennies. Témoignages et explications.

Margaux et Anaïs avec «Caillou», le lapin noir qu’elles ont décidé d’adopter.
Margaux et Anaïs avec «Caillou», le lapin noir qu’elles ont décidé d’adopter. (Photo: François Wavre)

«Alors que je frise bientôt les 70 ans, ma relation au cheval est restée candide, exactement de même nature et de même contenu que dans ma plus tendre enfance: c’est resté une passion puérile. Lorsque je vois un cheval, je souris comme un enfant, j’éprouve une espèce de bonheur indicible, de calme, qui m’envahit et je ne peux pas cesser de sourire.» Ce que raconte Jean-Louis Gouraud, historien du cheval, n’a au fond rien de bien extraordinaire. Tant l’enfance semble marquée du sceau de l’animal.

Un rôle toujours plus important

Des liens que l’écrivain et scénariste Karine Lou Matignon étudie depuis vingt ans et auxquels elle consacre un nouvel ouvrage. Pour la spécialiste, deux mutations sociales semblent avoir renforcé le phénomène. L’urbanisation d’abord qui a creusé un fossé entre la nature et les enfants, au point que «l’animal familier demeure le seul lien avec l’environnement animal». La transformation ensuite des structures familiales traditionnelles. «Entre le travail généralisé des femmes, la multiplication des divorces et le temps passé en famille de plus en plus réduit, les animaux ont gagné une place particulière auprès des enfants.»

Hugo et Thomas s’amusent avec leur compagnon de jeu: 
la chienne «Brownie».
Hugo et Thomas s’amusent avec leur compagnon de jeu: la chienne «Brownie». (Photo: François Wavre)

«Un chameau sans bosse avec un périscope»

Les garçons, ce sont Hugo et Thomas, 9 ans et demi et 12 ans. Le chien, c’est Brownie. La chienne plutôt, arrivée il y a un an et demi, choisie dans une portée de six chiots, «parce que c’était la plus belle». Les garçons voulaient adopter un animal. N’importe quel animal.

Thomas aurait peut-être préféré un chat: «On a moins à s’en occuper.» Le chien, il faut le sortir le matin. «Mais nous on peut pas, on a l’école», triomphent les garçons.

Brownie, ils la considèrent comme «un peu fofolle. Elle aime bien chasser. Une fois elle a même attrapé un chevreuil. Quand elle est revenue après ça, elle avait l’air de dire, euh j’ai fait une bêtise.»

Hugo en tout cas trouve ça cool d’avoir un chien: «Ça nous fait un nouveau membre de la famille. Et puis elle nous lèche tout le temps.» «Et aussi ce qui est bien c’est qu’on peut la porter», ajoute Thomas. «Enfin avant, maintenant, on n’arrive plus. Elle est trop gourmande.»

Hugo a une phrase bien à lui pour décrire Brownie, et sa queue sans cesse dressée: «Un chameau sans bosse avec un périscope.»

«Moi, j’aimerais bien une baleine»

Margaux et Anaïs, 7 et 12 ans, possèdent un chat et deux lapins. Le chat s’appelle Capucine mais on ne verra que le bout de sa queue: ce jour-là, il ne sortira plus de dessous le canapé. C’était d’abord le chat d’une cousine qui, tombée malade, fit promettre qu’on s’en occupe. «On avait un autre chat avant, qui s’appelait Farine», raconte Anaïs. Elle ne s’est pas entendue du tout avec Capucine. Elle est partie s’installer chez les voisins.» Capucine avait vécu dix ans en appartement, ici elle a dû apprendre à sortir chasser, et la vie sauvage a repris le dessus. «Elle mange les oiseaux et les souris devant nous», raconte Anaïs. «Et même, une fois, une sauterelle», ajoute Margaux.

Les deux sœurs se souviennent aussi d’un épisode particulier: «Une fois qu’elle s’était battue avec un autre chat, Capucine avait la patte qui saignait, elle est venue sur notre lit, elle n’arrêtait pas de saigner, après elle avait une attelle et une collerette, elle a miaulé vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant deux semaines, elle devenait complètement folle, elle se tapait contre les chaises, elle voyait mal.»

N’empêche, quand il le faut, Capucine sait aussi remplir ses devoirs de chat attentif. «Chaque fois que je suis malade, explique Anaïs, quand je suis allongée sur le lit ou le canapé, elle grimpe sur le dossier et vient me lécher les cheveux.»

Deux lapins valent mieux qu’un

Quant aux lapins, ils s’appellent Caillou et Lapina. Tout a commencé lors d’un camp auquel Anaïs participait, du côté de Fribourg. «On devait construire une yourte, chez une dame qui avait des lapins. Il y en a un qui était noir, il restait tout le temps avec moi, il était trop mignon, j’ai demandé à maman si je pouvais le prendre avec.» Pour que Margaux ait aussi le sien et parce que la loi interdit désormais la détention d’un lapin solitaire, Caillou fut accompagné par Lapina.

Quant à la perspective d’avoir encore d’autres animaux, et lequels, Margaux n’hésite pas une seconde: «Une baleine.» Pour Anaïs, ce serait plutôt «un bébé chat, vu que Capucine n’est plus toute jeune». A côté des animaux domestiques, Anaïs et Margaux ont aussi la chance de voir passer dans leur jardin une faune moins domestiquée: «Des fouines, des renards.» «Des écureuils, ajoute Margaux, mais le problème c’est qu’ils sont sauvages…»

Entre les deux lapins, Anaïs affirme que le plus joli, c’est le sien. «Le mien il est bizarre», concède Margaux, avant d’ajouter: «En fait Lapina est hermaphrodite.»

Félix avec la chienne «Nemo».
Félix avec la chienne «Nemo». (Photo: François Wavre)

«Quand il ne sera plus là, ça va faire un vide»

Le chien – Nemo – a l’âge de la maison: douze ans. Chats, hamsters, cochons d’Inde et lapins ont suivi au fil des années. Même des tortues. Des animaux peut-être moins chaleureux: «Mais c’est assez cool à regarder», raconte Félix, 21 ans. «Surtout quand on leur donne des feuilles de salade et qu’elles tirent la langue», ajoute sa sœur Alice. Quant aux rongeurs, c’est plutôt Nora, la cadette, 13 ans, qui s’y est intéressée: «J’étais petite, c’était il y a quelques années. Toutes mes copines avaient des rongeurs, alors…»

Mais le personnage principal dans cette petite ménagerie reste bien Nemo: «Lui, raconte Félix, on peut le considérer comme un membre de la famille. Quand il ne sera plus là, ça va faire un vide.» «Nemo, on l’adore, explique de son côté Alice. Bon quand il pleut et qu’il faut sortir pour le promener, c’est pas génial... Mais sans lui ça n’aurait pas été pareil. On a vraiment eu de la chance.»

Nora et son lapin.
Nora et son lapin. (Photo: François Wavre)

Une présence qui rassure

Difficile pour le frère et les deux sœurs de s’imaginer aujourd’hui une enfance qui se serait passée sans la compagnie d’animaux. «C’était dans la logique des choses, avec une maison et un jardin et après avoir vécu en appartement. Et puis nos parents aussi aiment beaucoup les animaux. Sans animaux ça aurait été beaucoup moins sympa.»

Les chats, Yummy et Padmé – «comme la princesse dans Star Wars» – ne passent pas non plus inaperçus: «J’adore leur présence, raconte Alice. Si Padmé est plus sauvage, Yummy est adorable, elle fait tout le temps des câlins. Elle nous suit partout.» «Elle vient avec moi dans la salle de bain le matin, complète Nora, elle se couche dans le lavabo et après elle descend déjeuner avec nous.» «Quand je suis toute seule dans la maison, reprend Alice, et que je sais qu’il y a les animaux, je suis plus tranquille.» «C’est vrai, renchérit Felix, quand on rentre et qu’il y a personne, on dit bonjour au chien.»

Karine Lou 
Matignon, écrivain et scénariste. (Photo: Agence Opal/F. Foley)
Karine Lou 
Matignon, écrivain et scénariste. (Photo: Agence Opal/F. Foley)

«Une des relations les plus importantes, à égalité avec les parents»

Auteur de plusieurs ouvrages sur la cohabitation entre le monde animal et l’être humain, Karine Lou Matignon le répète inlassablement dans son dernier opus: en réussissant à créer avec les enfants des relations «émotionnellement fortes», les bêtes ont dès lors le pouvoir de «diffuser en permanence un sentiment d’apaisement et de sécurité».

Au milieu de ces turbulences, voilà donc l’animal de compagnie devenu «un élément marqueur de la famille moderne. Alors que celle-ci subit des variations de tout ordre, l’animal représente une stabilité pour l’enfant, qui le considère comme un partenaire social, et un membre de la famille.»

Il a pu être ainsi montré que des enfants de 8 ans considéraient leur chien comme une des «cinq relations les plus importantes à égalité avec leurs parents». Des animaux capables de leur procurer «un soutien encore plus fort que celui d’un ami». C’est d’ailleurs déjà à partir de 12 mois qu’un enfant semble préférer «un animal vivant à un jouet».

Par effet d’imitation, d’identification et complicité, l’animal va pousser l’enfant à entreprendre et contribuer donc à faciliter son développement psychomoteur. Une complicité qui s’installe bien naturellement et presque fatalement: «Dans la mesure où le compagnon à poils ou à plumes mange, joue, dort comme lui en marge des adultes et de leurs conversations complexes, l’enfant comprend qu’il partage avec lui des événements, des situations, une réalité.» Avec aussi cette exigence en partage: «Il faut obéir aux parents.» Et puis avec un animal, tout est tellement plus facile: «La clarté des signaux envoyés par l’animal, contrairement aux adultes, lui révèle une communication simple, dénuée d’artifices et de contradictions.»

La relation animal-enfant semble en effet pétrie d’une sainte et saine simplicité: «La bête se contente d’être là, à l’écoute, elle témoigne aussi de la reconnaissance quand l’enfant s‘en occupe.» Pas étonnant donc si l’animal devient vite un compagnon, un refuge, de plus en plus recherché à mesure que la vie se complique. C’est d’ailleurs généralement «à l’occasion de l’entrée à l’école en primaire ou peu avant la puberté que l’enfant, s’il n’en a pas eu avant, réclame un animal à ses parents».

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