13 septembre 2018

Une nouvelle vie grâce au numérique

L’âge ou le handicap poussent trop facilement à la solitude et à l’isolement. Loin de fracturer la société, Internet et ses instruments peuvent  alors s’avérer d’un grand secours.

Gisela Fivaz
Grâce à Internet, Gisela Fivaz se sent moins isolée. (Photos: Christophe Chammartin)

Facture numérique par-ci, fracture numérique par-là. Le monstre semble avancer à marche forcée. S’il est encore possible de vivre au quotidien sans être connecté à internet, cela coûte plus cher. Avec par exemple un supplément discrètement ponctionné sur les paiements papier. La faille qui séparerait deux univers, les seniors rétifs au web, et donc coupés du monde, et le reste de la population joyeusement surconnectée, n'est pourtant déjà plus si béante.

Les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS) sont éloquents: en 2017, les personnes âgées de 55 à 64 ans étaient 91% à utiliser internet, contre 80% en 2014. Pour les personnes comprises entre 65 et 74 ans, on est passé de 62% à 77%.  Quant aux 75 ans et plus, ils sont 45% à utiliser internet, contre 25% en 2014.

Une progression fulgurante qui peut s’expliquer d’abord par un effet mécanique: la fracture numérique a tendance à diminuer inexorablement, jusqu’à disparaître complètement le jour où même les vieux seront plus jeunes qu’internet. Et aussi, comme le montrent nos témoignages, parce des personnes qu’on aurait pu supposer réticentes aux technologies, que l’âge ou le handicap condamnent à l’isolement, trouvent justement avec le numérique un allié précieux dans la reconquête du monde.

«Je suis fière de pouvoir envoyer des mails à mes petits-enfants»

Gisela Fivaz, 75 ans.

Un labrador convivial, Bo, qui arpente le salon avec son os en plastique en quête d’un compagnon de jeu et radio Nostalgie à tue-tête. Bienvenue dans l’antre coquet de Gisela Fivaz. À 75 ans, cette pimpante grand-maman de cinq petits-enfants, entre 6 et 20 ans, n’a rien d’une analphabète numérique. Au contraire, on pourrait même dire qu’elle est ultra-connectée. Malvoyante depuis quinze ans à cause d’une dégénérescence de la rétine, – «Je vois tous les contours courbes, l’image n’est jamais nette, du coup je ne peux plus ni lire ni écrire à la main» – cette réceptionniste retraitée d’une grande compagnie compense son handicap grâce aux nouvelles technologies et une maîtrise étonnante du monde numérique: «J’ai pris des cours d’informatique à domicile et ça m’a changé la vie, une vraie renaissance!»

Dans sa chambre trône donc une imprimante, des haut-parleurs et un ordinateur avec Zoomtext, un programme auxiliaire spécial pour malvoyants.

En tout cas, grâce à toutes ces connexions, je me sens moins isolée

Gisela Fivaz

Alors qu’elle ne tapait que des e-mails, aujourd’hui elle confectionne des albums photos (17 000 images en stock!) pour ses petits-enfants, fait ses paiements, son shopping de vêtements et d’alimentation en ligne. «À cause de plusieurs opérations orthopédiques, impossible pour moi de porter des sacs lourds de commissions.»

Gisela Fivaz a même troqué son portable à grosses touches contre un flamboyant smartphone, qui ne la quitte plus. «Je fais tout avec, je consulte les horaires de train, de bus, je commande mes billets d’avion et je peux communiquer gratuitement, grâce à différentes applications, avec des amis en Chine, au Chili et aux Philippines!»

Une réticence: l’utilisation de Facebook. «C’est pratique pour se souvenir des anniversaires. Mais je déteste étaler ma vie privée, alors je mets des photos de Bo! En tout cas, grâce à toutes ces connexions, je me sens moins isolée. Je suis fière de pouvoir envoyer des mails à mes petits-enfants. Et eux sont fiers de moi, ils trouvent que je me débrouille bien.»

«Internet, c’est une prothèse pour un amputé»

Pierre Rochat, 74 ans.

«J’ai découvert qu’on pouvait envoyer et recevoir des mails jusqu’au Japon. C’est fabuleux, d’autant qu’on a une nièce là-bas!», s'exclame Pierre Rochat. Tétraplégique depuis l’âge de 12 ans, – «une vieille polio» – cet assistant social retraité a amorcé avec enthousiasme le virage numérique. «Pendant toute ma vie professionnelle, je n’ai utilisé qu’un seul programme sur l’ordinateur, toujours le même. À la retraite, je me suis rendu compte que ne pas être connecté était un handicap encore plus grand que mon handicap physique.»

Pour combler le fossé, il a suivi quelques heures de cours privés l’année dernière. «Avant, j’avais peur de faire des bêtises, d’appuyer sur un bouton et que tout disparaisse. Maintenant, je suis en confiance, je connais mieux l’appareil», dit-il sous le regard complice de son épouse, Maria Gina, 76 ans.

Ces connexions nous permettent d’être en contact avec le monde entier et le boulanger du coin!

Pierre Rochat

Son ordinateur, il l’utilise désormais tous les jours, pour regarder les mails, mais aussi pour suivre l’actualité – «On sait tout de suite s’il se passe quelque chose». Pierre Rochat surfe aussi pour chercher des hôtels, organiser ses voyages. «Internet, c’est une prothèse pour un amputé, ça permet de résoudre tellement de choses!» Il garde toujours à portée de main son téléphone à grosses touches, mais songe sérieusement à acquérir un smartphone. «Il paraît que ça ne coûte pas plus cher…»

Les écrans connectés sont autant de fils qui le relient à la vie, gages d’une certaine indépendance. «Ces connexions nous permettent d’être en contact avec le monde entier et le boulanger du coin! Elles me permettent aussi d’envisager un maintien à domicile, même si je me retrouve seul un jour», dit encore celui qui a été fondateur et président de Transport-handicap dans les années 1980. Il enchaîne: «Il y a encore beaucoup de choses que je dois apprendre. Mais j’ai moins peur, je crois que j’ai fait le plus dur. J’aimerais maintenant pouvoir maîtriser les paiements en ligne et, pourquoi pas, avoir une page Facebook. Ça me donnerait une plus grande liberté encore...»

«On a parfois de mauvaises surprises»

Melody Suter, 77 ans.

«Je dois admettre que c’est très difficile, l’Iphone». Organiste d’église et musicienne, comme son beau prénom l’indique, Melody Suter a dû ramer ferme pour effectuer sa conversion au numérique. Une question d’âge mais aussi de handicap: Melody est aveugle. «Les gens de ma génération ne s’intéressent pas à ça, et il existe déjà des téléphones adaptés pour les handicapés, mais des amis m’ont poussée à m’y mettre et, franchement, je ne regrette rien.»

L’Iphone, il faut dire, rythme désormais la vie quotidienne de cette Anglaise d’origine. Elle s’en sert par exemple pour écouter en streaming «les radios britanniques, surtout les programmes classiques et le théâtre». Une application appelée «Time for Coffee!» lui permet aussi de savoir instantanément dans combien de minutes passe le prochain bus à l’arrêt le plus proche de chez elle. Quant à Facetime, elle l’utilise dans des circonstances bien précises: «Si je  perds ou laisse tomber quelque chose par mégarde, j’appelle une amie sur Facetime, je mets la caméra du téléphone au sol, et cette amie va me guider pour retrouver l’objet perdu.» Elle dialogue aussi beaucoup avec Siri, lui demandera par exemple le temps qu’il fait ou les prévisions pour le lendemain, ou encore de lui rappeler les rendez-vous inscrits dans le calendrier. 

Un jour je voulais écouter Classique FM en streaming et je n’ai pu avoir que Couleur 3

Melody Suter

Melody possède également un ordinateur, un «laptop» dont elle se sert surtout pour envoyer des mails: «Les mails et les SMS avec le téléphone, dont je me sers pour le travail et les amis, c’est formidable, c’est une des inventions modernes qui nous facilite vraiment la vie, qui facilite les contacts. C’est plus pratique que de téléphoner, on a toujours peur de déranger quand on téléphone.»

N’empêche, Melody et son Iphone c’est un peu «je t’aime moi non plus»: «Il y a quand même pas mal de mauvaises surprises. Si l’on touche l’écran par mégarde, ça peut partir sur autre chose, on ne sait plus où l’on est, des fois on ne peut pas sortir de ces choses malvenues, et quand on est bloquée, qu’est-ce qu’on fait?» Le pire qui lui soit arrivé dans le genre: «Un jour je voulais écouter Classique FM en streaming et je n’ai pu avoir que Couleur 3».

«Ces cours m’ont donné un peu d’espoir»

Loris Pinton, 48 ans.

C’est Alberto Sordi qui nous accueille. Sur fond d’écran. Du célèbre roi de la comédie à l’italienne, Loris Pinton dit simplement que «c’est un grand bonhomme». La vie de Loris pourtant n’a rien eu de vraiment drôle. Paraplégique depuis un accident de voiture il y a dix ans, il verra sa femme et ses deux enfants s’éloigner, jusqu’à perdre le contact. «Quand il n’y a pas d’amour, c’est la m…»

Il entend parler, par les services sociaux, de cours d’informatique «pour les gens comme nous». Un domaine auquel il ne connaissait rien du tout: «Je n’ai pas fait suffisamment d’études.» Né à Lausanne d’une mère suisse et d’un père italien, Loris grandit à Varèse, en Italie, quitte l’école à 17 ans «pour faire le ferrailleur sur les chantiers, à mettre le fer dans le béton, à me casser le dos. On peut dire que j’ai construit la moitié du Tessin.»

C’est le seul moyen que j’ai de regarder le monde, de parler avec le monde sans sortir

Loris Pinton

Après une année de réhabilitation au centre suisse des paraplégiques à Lucerne, suivie de galères dans des foyers, il trouve un appartement adapté à Lausanne en 2014. Il explique que les cours d’informatique suivis alors ne lui ont peut-être pas redonné une nouvelle vie mais du moins un peu d’espoir: «La première chose que je fais en me levant, c’est allumer mon ordinateur. Ça me donne la possibilité d’aller de l’avant. C’est le seul moyen que j’ai de regarder le monde, de parler avec le monde sans sortir. Je sais envoyer des mails à des amis, j’utilise Youtube pour la musique et beaucoup Facebook. J’ai même trouvé une nouvelle amie comme ça, en Italie. Elle vient me voir et je vais bientôt retourner au Tessin pour me rapprocher.» Une chance que Loris Pinton attribue pourtant plus au destin qu’à l’informatique.

«Je passe mon temps à désactiver des peurs»

Pierre-Yves Gadina, graphiste-designer en communication, créateur de tutos pour les seniors au sein de l’association Easyswap à Lausanne.

Comment est née l’association Easyswap?

Au départ, c’était une plateforme d’échanges de service avec monnaie virtuelle. Et puis, en 2008, Jonathan Rochat, rattaché au Service social de Lausanne, mais décédé l’année dernière, a activé le Fonds Grumbach pour donner des cours web gratuits aux seniors à mobilité réduite. Ce sont ceux qui en ont le plus besoin et qui ne peuvent souvent pas se déplacer dans une salle de cours. En 2014, j’ai été engagé pour donner ces cours à domicile. La demande a tout de suite été très forte.

Comment se passe l’initiation?

je passe le plus clair de mon temps à désactiver les peurs, à mettre en confiance ces gens qui se sont recroquevillés sur eux-mêmes. J’ai des élèves qui ont entre 50 et 94 ans, avec des profils très différents. Certains ne comprennent même pas le clavier virtuel alors que d’autres sont de vrais gourmands de technologie.

Qu’est-ce qui les intéresse le plus?

Comment utiliser Skype, faire du e-shopping, du e-banking... Je les aide à débroussailler les méandres des guichets virtuels pour les questions administratives. La billetterie pour les spectacles les intéresse beaucoup aussi. Il faut juste les convaincre d’utiliser la carte de crédit en ligne…

Les seniors sont de plus en plus connectés. Y a-t-il encore une fracture numérique?

Oui, ils sont équipés, mais quand on voit comment ils utilisent les appareils… c’est un véritable analphabétisme! L’éducation, qu’ils ont reçue avant l’ère numérique, est procédurale. Alors qu’avec un ordinateur, elle devient contextuelle. Il faut les faire changer de paradigme. Leur apprendre à ouvrir les yeux, à observer et à oser. Pour faciliter l’apprentissage, je fais des liens avec la vie réelle. Pour expliquer l’importance des mots de passe, je leur dis que ce sont comme des clés qui ouvrent des portes.

Pourquoi avoir fait des tutos?

Beaucoup de questions sont récurrentes, j’en ai donc fait une base de données. Où j’explique comment trouver un bon mot de passe et s’en souvenir, comment faire une recherche ou paramétrer Facebook, etc. Mais ils ne vont pas beaucoup les voir, ils n’ont pas encore le réflexe.

Quel est le but, au fond, d’Easyswap?

Le but de cette association, aujourd’hui en recherche de fonds, est de rendre les gens le plus autonomes possible et de recréer du lien social. Parmi mes élèves, certains sont en chaise roulante. Quand je leur montre Google Street, ils vont voir la mer Morte, la muraille de Chine... Ils se mettent à voyager!

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