17 juin 2013

Une randonnée à la cabane de Tourtemagne

Le Valaisan Fredy Tscherrig veille sur la cabane du Club Alpin Suisse depuis dix-sept ans. Au centre de ses préoccupations: le bien-être de ses hôtes.

Tourtemagne
Premier geste de certains marcheurs à l’arrivée: se déchausser.

Mieux vaut avoir les nerfs solides et le cœur bien accroché pour monter dans la télécabine à Tourtemagne aux alentours de midi. A ce moment de la journée, la cabine est pleine à craquer d’élèves bruyants qui se chamaillent alors que tout est prêt pour le départ, hormis la porte encore ouverte.

«Fermez la porte!» lance une voix caverneuse sortie du haut-parleur et déclenchant des rires étouffés dans le joyeux petit groupe. L’un des enfants ferme alors la porte d’un geste qu’il connaît manifestement bien.

Alors que les maisons du village se font de plus en plus petites, deux des enfants discutent le plus sérieusement du monde afin de décider sur lequel des boutons proches du téléphone d’urgence ils vont appuyer, tandis qu’un autre se pend à la poignée de la porte comme s’il s’agissait d’un espalier de la salle de gym.

Une petite heure à pied pour arriver au point de départ

Sans encombre, la cabine atteint la station d’Oberems. A peine la porte s’ouvre-t-elle qu’un flot d’enfants s’en échappe à grand fracas. Environ un quart d’heure de bus plus tard, on se trouve à Gruben. De là, en une petite heure à pied, on arrive au lieu-dit Vorder Sänntum, terminus de la route ouverte au public et point de départ du chemin qui monte à la cabane de Tourtemagne.

A gauche de la Turtmänna, le torrent qui sort du glacier pour se jeter dans le Rhône, un chemin pédestre serpente dans la forêt, entre les vaches en train de paître et de petites buttes verdoyantes. Après un bon quart d’heure, un panneau indicateur dirige le marcheur à droite en direction du Schluchtweg, le chemin qui suit le fond de la vallée.

En chemin, un panorama à couper le souffle s’offre aux marcheurs.
En chemin, un panorama à couper le souffle s’offre aux marcheurs.

A travers une végétation luxuriante de fougères et de mousses, la montée se poursuit sur un sentier jusqu’au seul passage un peu délicat de l’itinéraire: ici, il vaut mieux regarder où l’on met les pieds et se tenir au câble – bien utile! – fixé au rocher. Sur le Schluchtweg, on peut prendre son temps, car la suite du parcours est moins pittoresque: après une petite demi-heure, il faut obligatoirement obliquer vers la route carrossable – interdite aux véhicules privés! – qui conduit jusqu’au mur du barrage.

Au-delà du barrage, le chemin balisé de flèches rouges mène à un désert de pierres. D’après le plan, il ne reste plus qu’une heure de marche jusqu’à la cabane. Mais les marcheurs non entraînés devraient compter un peu plus de temps: le chemin passe par des endroits très escarpés qui nécessitent un pas sûr et une bonne condition physique.

Des empilements de cailloux de différentes tailles, appelés «cairns» ou «steinmann», indiquent la voie à suivre. Le sentier en lacets gagne de la hauteur mètre par mètre. A mi-chemin, le marcheur en quête d’un défi encore plus sportif peut prendre le sentier très raide qui accède directement à la cabane. Mais peu importe que l’on opte pour l’itinéraire facile ou difficile, personne n’échappe au dernier tronçon, court mais très escarpé, qui conduit à la cabane.

Arrivé après trois bonnes heures de marche et quelque 600 mètres de dénivelé sur la terrasse de la cabane du CAS, (site en allemand) on peut enfin laisser le regard balayer le paysage. Le glacier de Tourtemagne avec son manteau gris-blanc occupe le fond de la vallée que surplombent le Bishorn, le Weisshorn, le Stierberg et les Diablons. Au moment d’entrer dans la cabane, mieux vaut observer à la lettre le règlement du CAS, vieux de quelques dizaines d’années: le néophyte qui s’aventurerait en chaussures de marche dans le réfectoire serait immédiatement rappelé à l’ordre par les autres visiteurs.

Un large sourire en guise d’accueil

S’annoncer au personnel de la cabane est la prochaine étape du programme. Aujourd’hui, le gardien en personne est à la réception. Fredy Tscherrig, 47 ans, salue le nouvel arrivant de son large sourire et d’une vigoureuse poignée de main, montre la chambre à un autre client avant de disparaître dans la cuisine pour préparer le repas du soir avec ses employés, Brigitte, Elisabeth et Hans.

Les démarches administratives réglées, il reste assez de temps pour s’aérer les pieds et faire ses ablutions à la fontaine de bois derrière la cabane. A cette altitude, l’eau chaude est une denrée rare qui se paie au litre. Celui qui ne veut pas s’offrir ce luxe se contentera de faire sa toilette derrière la bâtisse, comme les chats…

A 18 heures pile, le repas tant attendu est servi sur les longues tables de bois du réfectoire: soupe de polenta aux légumes, salade feuilles de chêne agrémentée de tomates et d’oignons, puis pâtes et rôti en sauce en guise de plat principal, et finalement salade de fruits pour le dessert. Simplement succulent! Les clients restent assis longtemps autour des tables, certains buvant un verre de Ciel de Diablon, le vin de la cabane, ou sirotant une bière tout en devisant, pendant que d’autres jouent au jass ou font une partie de Uno.

A 22 heures, c’est l’extinction des feux, l’heure officielle à laquelle tout le monde se couche ici. Il faut dire que quelques alpinistes se mettront en route à 5 heures déjà demain matin.

Alors que les derniers clients se dirigent vers les dortoirs, le personnel de la cabane essuie les derniers verres et met en place le fromage et la confiture de fraises pour le buffet du petit-déjeuner. L’équipe qui assiste Fredy Tscherrig est fatiguée.

En cabane, les journées sont longues. Longues, mais joyeuses. «Ici, explique Brigitte, c’est un bel endroit», et Elisabeth d’approuver: «Ici, je suis heureuse, même quand je n’en peux plus», dit-elle en jetant un dernier coup d’œil par la fenêtre vers le ciel étoilé, avant de souhaiter bonne nuit et d’éteindre la lumière de la cuisine.

Fredy Tscherrig est aux commandes de la cabane de Tourtemagne depuis dix-sept ans.
Fredy Tscherrig est aux commandes de la cabane de Tourtemagne depuis dix-sept ans.

Fredy Tscherrig, gardien de cabane

Fredy Tscherrig, 47 ans, garde la cabane de Tourtemagne avec son épouse Magdalena, 39 ans, depuis dix-sept ans. Trois générations de Tscherrig se sont succédé dans cette cabane valaisanne du CAS: le grand-oncle a ouvert la voie en 1932, puis ce fut au tour du père de Fredy en 1952, lequel a cédé la place à son frère, puis à lui-même. Enfant, Fredy a passé toutes ses vacances d’été à la cabane, et il se souvient encore bien qu’il n’était pas toujours très heureux de séjourner dix semaines de suite dans la montagne. Ce qui ne l’empêche pas de dire: «La cabane a toujours été le centre de ma vie, aujourd’hui encore plus parce que cette voie, je l’ai choisie.»

Guide de montagne diplômé, Fredy a suivi spécialement un cours de cafetier pour pouvoir prendre le bail à son compte. Et aujourd’hui, il n’est pas seulement aubergiste et guide, mais encore le véritable généraliste des lieux.

«Il y aurait assez de travail pour un artisan», explique-t-il. Alors, il préfère empoigner lui-même la caisse à outils, car ici en haut on est plutôt du genre économe. Même pour peler les pommes de terre à la cuisine, mettre la table au réfectoire ou laver les casseroles après le repas, Fredy Tscherrig ne rechigne jamais à mettre la main à la pâte.

A la haute saison, pas moins de cent personnes prennent chaque jour le chemin de la cabane pour y faire une excursion d’une journée. Ce succès, Fredy Tscherrig le doit au changement d’image que connaît la randonnée depuis quelques années. Aujourd’hui, même les jeunes font de la randonnée, même les citadins aiment à se sentir dans la nature.

Quand il lui arrive d’avoir un jour de congé ou lorsqu’il n’a pas de clients à conduire sur un sommet le lendemain, il descend passer la nuit à Rarogne dans sa maison, pour retrouver Magdalena et leurs trois enfants, Chiara (13 ans), Max (11 ans) et Helen (8 ans).

Mais dès qu’on a besoin de lui à la cabane, il lace ses chaussures de montagne et se met en route.

Avoir passé la moitié de sa vie à la cabane de Tourtemagne procure quelques avantages: «Je ne mets pas plus de vingt minutes pour y monter. Je connais chaque pierre, chaque rocher par cœur.» A tel point, aime-t-il à dire en riant, qu’il trouverait le chemin de la cabane même les yeux fermés.

La cabane de Tourtemagne, comme s'y vous y étiez. Visionnez le panorama en direct grâce à une webcam.

Photographe: Christophe Chammartin

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