14 novembre 2019

Le roux, ce mal-aimé

Connu comme le loup blanc dans le Jura bernois et au-delà, le croque-mort François Vorpe a été victime de «roucisme». Il en témoigne dans un livre autobiographique et organise à la fin de ce mois le premier festival des roux de Suisse.

L'existence de François Vorpe a été marquée au fer rouge par sa rousseur. (Photo: Matthieu Spohn)

Avec sa mise impeccable (normal pour un croque-mort) et sa silhouette longiligne (il mesure 1 m 94), le Tavannois François Vorpe ne passe pas inaperçu. Lui dira que c’est parce qu’il a le cheveu fauve qu’on le remarque. «Chaque roux a souffert, je ne suis pas une exception», martèle-t-il d’entrée de jeu. Cet homme a mis soixante ans avant de pouvoir parler de cette blessure ­ouverte dans un livre autobiographique et thérapeutique paru ce ­printemps. Et il va récidiver à la fin de ce mois avec la mise sur pied du premier festival des roux de Suisse (lire aussi ci-dessous). «J’organise cette manifestation pour susciter un échange autour de la rousseur en particulier et de la différence en général. J’aimerais que tout le monde – roux et non-roux – y participe.» En incitant les gens à s’interroger sur les préjugés, il espère faire évoluer les mentalités. «Parce que les roux, aujourd’hui, continuent d’être stigmatisés.» Sa plus grande crainte était d’ailleurs d’avoir des enfants poil de carotte, «car je savais quel était le parcours qui les attendait.»

Lui a été victime de «roucisme» ordinaire dès son entrée à l’école. «J’avais une horrible maîtresse qui me disait: ‹Toi, le rouge qui pue, va t’asseoir au fond de la classe!› Dans le préau, ce n’était pas mieux. Les élèves se moquaient de moi, me rejetaient et me crachaient dessus.» Ils lui ont même jeté des pierres à la figure la veille de se faire tirer le portrait, en lui balançant: «Eh bien, tu vas être beau demain sur la photo.» Il feuillette son bouquin pour nous montrer le fameux cliché. «Regardez, il y a tout dans mon regard!» De la honte, du désarroi, de la tristesse…

Une réaction de rejet

Le petit François tente d’effacer ses taches de rousseur avec du lait de jument. Adulte, il envisagera de se teindre les cheveux, mais son coiffeur l’en dissuadera. Tout ça encore et toujours pour gommer son particularisme. «J’ai pensé au suicide, j’ai songé à disparaître. Ce qui m’a empêché de passer à l’acte? C’est mon milieu familial, j’avais des parents aimants, des paysans au grand cœur.» Il trouve aussi refuge et réconfort auprès des animaux de la ferme qui, eux, «ne jugent pas».

À l’adolescence, pour survivre aux quolibets, à ce harcèlement incessant, ce «mouton noir», ce «vilain petit canard» dégaine l’arme de l’humour. «Quand j’étais apprenti et que je prenais le train, je mimais le contrôleur, j’amusais le wagon. Faire le bouffon a été un moyen de m’intégrer.» Il a aussi usé de ses talents de danseur pour faire valser les filles. Sauf à l’heure des slows où il préférait s’éclipser plutôt que de se prendre un râteau.

Réconcilié avec les autres et lui-même

Aujourd’hui, cet entrepreneur de pompes funèbres assure n’en vouloir à personne. «Je n’ai aucune haine envers mes anciens copains du village, ils n’avaient pas l’impression d’être méchants.» Il a tout de même réglé quelques comptes – «dans les limites de la sportivité», précise-t-il sur la glace lorsqu’il jouait comme défenseur en première ligue de hockey. Il s’est affirmé, parfois de manière virile et musclée, simplement pour exister.

Pour François Vorpe, la situation des roux ne s’est guère améliorée ces dernières années. «Lors d’une séance de dédicace, un lycéen m’a raconté qu’un de ses profs se payait sa tête, sous couvert d’humour bien sûr. Si vous dites «nègre» aujourd’hui, vous êtes poursuivi pénalement. Mais vous pouvez traiter quelqu’un de rouquine ou de rouquin en toute impunité.»

Pourtant, les rousses et les roux sont à la mode. On les voit partout, au cinéma, à la télé, dans les pubs… «Les femmes, peut-être. Mais les hommes, nous sommes forcément moches, c’est comme ça. Si George Clooney avait été roux, on n’en aurait jamais parlé.»

A lire : « La vie en roux » de François Vorpe


«Il y a une résurgence du préjugé»

Valérie André, directrice de recherches au Fonds de la recherche scientifique de Belgique.


Pour quelles raisons les rousses et roux sont-ils victimes de discrimination?

Environ 3% de la population mondiale est rousse, c’est une singularité biologique. De nos jours, des explications scientifiques permettent de comprendre ce phénomène. Mais avant cela, l’arrivée d’un enfant aux cheveux rouges, aux yeux verts, au teint pâle et avec des taches pouvait interpeller, susciter l’incompréhension et faire peur. On a donc cherché des explications complètement bidon pour se rassurer. La plus simple consistait à dire que le gamin roux était le fruit d’un adultère. Mais comme cela ne suffisait pas, on a associé les roux et rousses avec la couleur rouge et le feu.

Pour le pire ?

Non. Ce qu’on oublie souvent, c’est que les rousses et les roux sont victimes de préjugés aussi bien positifs que négatifs. Le roux peut être considéré comme une couleur d’élection, une rareté qui singularise de manière positive ou comme une anomalie qui ostracise, met à l’écart, marginalise. Et c’est cette tendance négative qui s’impose au fil du temps en Occident chrétien où l’on va de plus en plus associer la rousseur au diable et à son commerce.


Ce que l’on remarque aussi, c’est que le racisme anti-roux s’exprime différemment selon le sexe qu’il cible ?

C’est vrai, les femmes et les hommes ne sont pas traités pareil. On associe les rousses à la séduction, à la sexualité, à une certaine nymphomanie. Quant aux roux, on leur attribue un tempérament belliqueux et colérique. Et on les traite aussi d’hypocrites parce qu’on va très tôt lier la rousseur à la figure de Judas, le traître par excellence.

On a quand même le sentiment que l’on se moque moins des roux aujourd’hui qu’hier. Vous confirmez ?

hésiter en 2007, quand j’ai fini mon premier livre. Mais plus aujourd’hui. Avec la révolution internet et les réseaux sociaux a eu lieu une sorte de résurrection du préjugé. Dans les années 2010, Twitter et Facebook ont connu une efflorescence ahurissante de groupes anti-roux. En Angleterre, il y a même eu des appels à casser la gueule à des roux. Ce racisme bête et brutal serait puni par la loi s’il désignait une ethnie ­particulière. Mais comme ce n’est pas le cas, les gens n’ont pas le sentiment de faire du racisme, ils pensent juste faire des blagues un peu stupides. Du coup, ça a l’air politiquement correct et donc ça passe.

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