16 novembre 2017

Une vie sans portable

Ras-le-bol d’être joignable en tout temps, refus de se soumettre à la tyrannie d’un objet ou méfiance face aux nouvelles technologies: certaines personnes décident de se passer de téléphone mobile, faisant fi de la pression sociale.

Des gens penchés sur leur smartphone dans un parc.
Les smartphones sont devenus omniprésents, mais pas indispensables.

Eté 2017: l’entreprise de télécommunications finlandaise Nokia relance sur le marché son modèle phare du début des années 2000, le fameux 3310. Ici, point d’écran tactile ni de possibilité de se connecter à internet. Rien qu’un bon vieux téléphone portable à l’ancienne, permettant de passer et recevoir des coups de fil et d’envoyer des textos. Quelques jeux assez basiques et un lecteur MP3 intégré certes, mais aux oubliettes la pléthore d’applications dévoreuses de batterie… et de temps!

Ce retour en arrière dénote un certain sentiment de lassitude, voire de révolte

Olivier Glassey, sociologue

«Une envie, du moins chez quelques-uns, de revenir à des formes plus simples de communication», relève Olivier Glassey, sociologue et spécialiste des nouvelles technologies à l’Université de Lausanne. Jusqu’à se passer complètement de téléphone sans fil? D’aucuns ont d’ores et déjà sauté le pas, voire n’ont jamais cédé à l’appel des mobiles (lire témoignages ci-après). Quant à savoir combien la Suisse compte de ces rebelles des temps modernes, difficile à dire. «Dans notre pays, les chiffres montrent que 100% des foyers sont équipés de téléphones portables, poursuit Olivier Glassey. Et nous avons dépassé le ratio d’un appareil par habitant. Mais gare au mirage statistique: certaines personnes possèdent plus d’un mobile et d’autres n’utilisent plus le leur.»

Les raisons qui pousseraient tout un chacun à se débarrasser de ce doudou électronique? «Il existe plusieurs profils. Pour les résistants de la première heure, cet outil ne correspond tout simplement pas à leurs besoins. Ou encore, ils n’ont pas envie d’être contraints de s’adapter à une nouvelle technologie. D’autres refusent d’être joignables en tout temps: ils sont las de subir sans cesse l’injonction de la réponse, qu’elle vienne de l’employeur, du cercle familial ou même des amis.»

Digital detox

Et le sociologue de souligner également l’agacement qui peut accompagner l’évolution constante des appareils, l’apparition incessante de nouvelles applications qu’il faut apprendre à utiliser pour maîtriser des modes inédits de communication. «On peut en venir à se demander quelle est la valeur ajoutée de ces innovations par rapport à une rencontre en face-à-face ou à un coup de fil traditionnel.» Enfin, Olivier Glassey rappelle que les smartphones représentent «un facteur aggravant du stress informationnel. S’en débarrasser est donc un moyen de reconquérir un espace dans lequel on peut se soustraire à cette pression, un sanctuaire où se réfugier.»

S’il existe un certain ras-le-bol face à la surnumérisation de nos vies – exprimé notamment par la tendance actuelle à la digital detox – nous sommes encore bien loin d’une révolution totale de nos habitudes. «Les téléphones portables sont devenus un outil de coordination quasiment omniprésent de notre vie sociale et professionnelle. Et l’apprentissage de leur usage débute très tôt. Difficile en effet pour les parents de résister à cette promesse de rester connectés en permanence avec leurs enfants: ça les rassure. Cela dit, même si un complet retour en arrière me paraît irréaliste, on constate une augmentation des interrogations quant à nos modes de communication.

Est-il vraiment nécessaire de surfer sur internet en continu chez soi, au travail et dans les transports publics?

Face à cette surcharge, il existe différents degrés de renoncement. Préférer un téléphone sans fil à un smartphone en est un.»

Et si des études venaient à prouver que les ondes étaient mauvaises pour la santé ou pour notre concentration? Serions-nous convaincus de renoncer à notre gadget dernier cri? «Même ainsi, il faudrait du temps pour que nous reprenions de la distance avec un dispositif si présent dans notre quotidien. Un débat de santé publique serait certainement nécessaire pour envisager de développer des modèles moins nocifs. Un changement de nos habitudes serait sans doute plus long. Il passerait par l’éducation de nos enfants: une remise en question de nos propres pratiques serait donc indispensable.»

Témoignages

Anne-Marie Merle: «Je ne veux pas donner l’illusion d’être atteignable tout le temps»

Anne-Marie Merle, 77 ans, retraitée, Lausanne.

«J’ai un téléphone portable, mais je ne l’allume jamais, la plupart du temps il reste éteint sur mon bureau. C’est un vieux modèle à touches. Ma fille m’avait convaincue, à une époque, que je devais être capable d’envoyer des SMS et c’est finalement ma petite-fille qui s’était chargée de me montrer quelques manipulations. Mais je n’ai jamais été du genre à l’avoir tout le temps sur moi.

Mon mari, lui, a un smartphone. Je n’aime pas ces trucs tactiles, mais j’apprends quand même à m’en servir. Je ne suis ni naïve ni obtuse, je sais que les téléphones sans fil peuvent avoir leur utilité, notamment en cas d’urgence. Si un jour nous sommes en voiture et qu’il y a un problème, je veux pouvoir me débrouiller pour appeler du renfort. En revanche, les autres fonctionnalités d’un smartphone ne m’intéressent pas.

Je n’ai pas envie de me laisser envahir.

Au besoin, j’utilise un dictionnaire classique et j’ai un appareil photo traditionnel qui me convient parfaitement.

Par ailleurs, je ne veux surtout pas donner à mon entourage l’illusion que je suis atteignable tout le temps, alors que ce n’est pas le cas. D’ailleurs, il arrive souvent que je ne parvienne pas à joindre mes proches sur leur portable: ce n’est pas toujours fiable et pourtant ça génère des attentes.

Aujourd’hui, ma famille comprend mon choix.

Lorsque je suis en ville et que je dois parler à mon mari, je trouve toujours une solution. J’emprunte parfois le téléphone d’une amie ou j’utilise une cabine publique. Malheureusement, ces dernières se font de plus en plus rares... Même celles de la gare ont disparu. Il n’y a nulle part l’icône du téléphone. C’est un comble!

Sinon, les e-mails et le répondeur me suffisent amplement. N’ayant plus d’activité professionnelle, je peux choisir mes propres limites. C’est une chance, un privilège dont je suis tout à fait consciente. Et je suis reconnaissante de ne pas avoir connu cette pression lorsque je travaillais. Aujourd’hui, je vois mal comment les gens peuvent se passer de mobile dans le cadre de leur emploi.»

Etienne: «Les téléphones portables détruisent le plaisir de l’instant présent»

Etienne (nom connu de la rédaction), 55 ans, technicien dans le bâtiment, Lausanne.

«Les portables, c’est comme la junk food: ça pollue et ça rend malade. On a l’impression qu’ils rendent plus efficaces, mais ce n’est pas le cas, au contraire. Pour ma part, je ne veux pas m’encombrer le cerveau: entre mon boulot et des activités bénévoles exigeantes, je suis déjà bien occupé, je n’ai pas envie de perdre mon temps ni de subir une pression sociale arbitraire.

Les portables sont liberticides: ils nous poussent à être dans la réaction, pas dans l’action.

Et ils détruisent le plaisir des rencontres et de l’instant présent. En plus, depuis leur arrivée, les smartphones remplacent une vision directe, personnelle de la réalité et renvoient une image uniforme du monde, en brassant les nouvelles: l’insignifiant succède à l’horreur. C’est d’autant plus inquiétant que la société va de plus en plus mal… Les gens perdent leur capacité de hiérarchisation des informations.

En 2005,on m’a convaincu de prendre un portable pour le travail. J’étais bien décidé à ne l’utiliser que pour recevoir des appels professionnels urgents. En quatre mois, tout le monde s’était refilé mon numéro, on m’appelait pour n’importe quelle connerie. Du coup, je l’ai flingué. Dans mon domaine, les problèmes se règlent en se voyant en personne ou par e-mail. Et à titre privé, mon entourage s’est habitué à ce que je ne sois pas tout de suite joignable. Ça ne me met pas aux abonnés absents, mais on réfléchit avant de m’appeler.

Quand j’ai envie de voir des amis, je passe chez eux à l’improviste, à mes risques et périls.

Et s’ils ont besoin de moi, ils laissent un message sur mon répondeur. Sinon, on communique par e-mail – bien que, là aussi, la fausse nécessité d’immédiateté tende à s’imposer – ou même par lettre. Pourquoi subir l’accélération de la société lorsque c’est inutile, et même nuisible?

Bien sûr, je me suis déjà retrouvé dans des situations où ça aurait été pratique d’avoir un portable. Mais soyons réalistes, c’est rarement une question de vie ou de mort! Je résous le problème, et tant mieux si ça prend plus de temps: ça me motive à ne pas retomber dedans la fois suivante. En cas de nécessité absolue, soit quasiment jamais, j’emprunte un téléphone à un inconnu, en le rémunérant: c’est toujours moins cher qu’un abonnement…»

Jon Ferguson: «Je n’aime pas l’idée d’être dépendant d’un objet»

Jon Ferguson, 68 ans, écrivain, Morges.

«Je n’ai jamais eu de téléphone portable. Pour commencer, je n’aime pas l’idée d’être dépendant d’un objet, de devoir sans cesse me rappeler de le prendre lorsque je sors de chez moi et de ne pas l’oublier quelque part.

La vie est bien trop courte, le temps qui nous est imparti sur Terre est bien trop précieux pour le perdre avec un téléphone.

Jon Ferguson, écrivain

Ça me sidère quand je vois les gens penchés des heures durant sur leur smartphone. C’est comme pour la télévision: je préfère de loin être moi-même dans l’action plutôt que de voir se dérouler sur l’écran le quotidien d’autres personnes.

Par ailleurs, je n’aime pas l’idée qu’on puisse me contacter à tout moment. Ma solitude m’est très précieuse et je n’aurais pas envie, si on m’envoyait un message, de subir la pression et la contrainte d’y répondre tout de suite. Sans téléphone portable, la question ne se pose pas: je ne risque pas de blesser quelqu’un en ne réagissant pas rapidement.

Ma fille de 15 ans me traite souvent de fou. Mais j’ai vécu jusqu’à maintenant sans portable et ça ne m’a jamais manqué. Au besoin, je peux toujours en emprunter un. Mais je n’essaie pas pour autant de convaincre mes proches qu’ils devraient se passer de portable: ce qui me convient à moi ne convient pas nécessairement aux autres.

En soi, je trouve que le portable est l’une des inventions les plus extraordinaires de l’histoire de l’humanité.

Qui aurait imaginé, il y a une quarantaine d’années, que l’on pourrait entrer en contact avec Hong Kong en quelques secondes, et cela à moindre coût? Je trouve ça inouï!

Bon, le revers de la médaille, c’est notre rapport à la vérité. Celle-ci est toujours infiniment complexe. Or, avec les smartphones, ces messages courts, Twitter, etc., tout est simplifié et cela donne aux gens la fausse impression qu’ils comprennent le monde, qu’ils sont au courant de tout…»

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