5 septembre 2018

L’art du graffiti apprivoisé

Un couple d’artistes a ouvert une école pour apprendre à taguer: l’Urban Art Academy à Martigny (VS). Une façon d’éveiller la créativité en maniant la bombe en toute légalité.

urban art academy
David prend à cœur de mettre les jeunes en valeur et de tisser des liens entre les générations. (Photos: Jeremy Bierer)
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Quand on franchit le seuil de l’Urban Art Academy à Martigny (VS), on est accueilli par un jet de couleurs vives. Ambiance décontractée post-industrielle, fresques déjantées sur les murs et canapé lounge. Normal: l’école, située dans un entrepôt propret, est consacrée depuis janvier dernier à l’enseignement du «street art» ou art urbain.

Au programme: ateliers, stages ou cours ponctuels adressés à tous, de 6 à 106 ans ou presque. C’est donc là qu’on apprend à tenir un aérosol, à faire un tag, à graffer des lettres… en toute légalité. «On leur explique les codes, les règles, on leur fait signer une charte. On peut s'exprimer sur les murs, sur des panneaux, des cellophanes, mais pas n’importe où», explique David Duvoisin, 42 ans, fondateur de l’école, avec son épouse Agnieszka, scénographe et illustratrice pour enfants. Il en sait quelque chose. David Duvoisin, alias Nadaone, son pseudo, a d’abord été artiste sprayeur, crapahuteur de rue et bombeur rebelle encapuchonné comme il se doit. En Suisse, mais aussi à New York et à Los Angeles, où le couple a vécu plusieurs années.

David Duvoisin et son épouse Agnieszka, fondateurs de l’Urban Art Academy.

Mais après deux ou trois jugements et une avalanche d’amendes salées, il a laissé tomber «l’ego trip», les «flops» à l’arrache pour des fresques léchées à la Dalí et sur mandat. Par envie de «passer dans la légalité et de faire quelque chose de beau». Il est devenu, depuis le début des années 1990, l’un des premiers artistes sprayeurs suisses reconnus internationalement. «À travers cette école, on veut montrer aux jeunes la bonne direction, qu’ils évitent les amendes et la prison. Leur dire que l’on peut réaliser des graffitis légalement et même en faire un métier», insiste le duo qui travaille en complémentarité.

Aujourd’hui, parents de deux enfants, David et Agnieszka Duvoisin ont pris à cœur de mettre les jeunes en valeur, de développer l’imagination, de tisser les liens entre les générations. Et de favoriser l’expression artistique pour tous: ados en rupture, personnes en situation de handicap, seniors, artistes en quête de nouveauté… Le duo se déplace aussi dans les écoles et même dans les centres de détention, comme une façon de repousser les murs en amenant de la créativité là où elle fait parfois défaut. «Pas besoin d’être anti-social, ni hip-hop ou vandale pour être un graffeur. On peut aussi avoir envie de sprayer des fleurs», précise David, ambidextre, qui a un troisième œil au bout des doigts tellement il peaufine ses fresques avec minutie et parvient à faire des effets sans scotch ni artifice.

Des techniques multiples

«On dit toujours aux participants qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Même s’ils ne savent pas dessiner, on les guide un peu vers un style qui leur convient et on les pousse surtout à s’exprimer», raconte Agnieszka. Car les techniques du «street art» sont aussi multiples que les supports: pochoir, mosaïque, collage et même «reverse graffiti» (nettoyage graphique d’un mur sale). Avec une dimension écologique, puisqu’on peut aussi revaloriser un vieil objet – casque de moto, baskets, t-shirt ou autre – en le customisant. C’est justement un sac de gym qui est proposé ce jour-là à une trentaine d’enfants, filles et garçons en maillot de sport. Un camp de foot, qui s’offre un après-midi hors du terrain. L’assemblée écoute attentivement la consigne: prévoir une marge suffisante autour du dessin, thème libre et travail du chablon. On y apprend au passage que «toyer» est très mal vu dans le milieu: «Recouvrir le dessin d’un autre, ça ne se fait pas, c’est un manque de respect», précise David Duvoisin. Visiblement, tout le monde connaît les graffitis. «Ce sont des dessins de rue très colorés. Mais je ne me verrais pas trop en faire sur les murs de la ville, c’est pas permis», répond un petit garçon, qui signe Jano.

Les élèves se mettent au boulot et l’imagination se délie peu à peu.

Les jeunes participants se mettent donc au boulot, avec papier, gomme et crayon. Ça réfléchit, ça essaie, ça efface et recommence. On voit apparaître les contours d’un skateboard, une tête d’ours, une chaussure à crampons, un prénom en 3D… L’imagination se délie peu à peu et certains ont déjà terminé quand d’autres suçotent encore leur crayon. Pour les premiers, il s’agit alors de faire le travail de découpe au cutter pour préparer le chablon. Un travail de patience, où il faut faire attention de ne pas se tromper. Ceux qui se sont lancés dans un dessin compliqué, genre pont de San Francisco ou licorne en colère, regrettent presque de ne pas avoir choisi un simple ballon…

Sprayer, c’est danser

Quand les chablons sont prêts, reste à mettre la couleur. Plusieurs bonbonnes attendent les petits créateurs. «Regardez bien l’embout, il y a une flèche qui indique l’endroit par où sort la peinture, sinon vous risquez de vous sprayer le visage et les mains», prévient David Duvoisin. Qui poursuit: «Mais si ça arrive, ce n’est pas grave. La peinture, c’est de l’acrylique à l’eau, qui n’est pas toxique et qui se nettoie facilement.» Les joyeux drilles s’animent, choisissent leurs couleurs et n’hésitent pas à se lancer.

Les élèves présentent fièrement leurs créations. Les résultats sont étonnants: un cerf bleu, des muffins multicolores, des haches sanglantes... Les enfants ont laissé libre cours à leur imagination.

Ça spraye à tout va, du rouge, du jaune, avec une touche de vert et un peu de blanc par dessus. «Pas besoin de tout remplir. C’est cool si ça reste un peu délavé. Quand on spraye, c’est comme si on avait une bouteille de parfum dans la main, on vaporise légèrement», conseille Agnieskza. David enchaîne aussitôt: «On ne spraye pas comme on tient un crayon. Il faut bouger avec tout le corps, faire des gestes amples. Quand on spraye, on danse!», explique le pro en balayant l’espace de la main, tout en traçant une ligne parfaite sur une feuille.

La petite classe toute sage du début ne s’arrête plus. On se lève, on change de bonbonne et ceux qui ont fini continuent sur l’autre versant du sac. On s’enhardit, certains vaporisent même à main levée, rajoutent des détails au marker. Comme si une sorte de tourbillon créatif s’était emparé des enfants, piqués au jeu de leur imaginaire. Les résultats sont étonnants: là un cerf bleu, ici des muffins multicolores ou encore des haches sanglantes avec des effets de «drips» sur le tissu. «J’ai tout aimé, le dessin, le découpage et le spray. Je crois que je me suis découvert un talent», dit un garçon en regardant, satisfait, sa tête d’ours. «On ne délivre pas de diplôme, mais les participants repartent avec une sensation de liberté. Le spray, ça ouvre l’esprit!», sourit Agnieszka.

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