5 avril 2018

«Les yeux sont plus importants que les mains»

Le grand chef russe Valery Gergiev sait comment diriger les plus prestigieux orchestres du monde. Invité par les Migros-Pour-cent-culturel-Classics, il sera en tournée suisse en mai pour jouer l’intégrale des symphonies de Tchaïkovski.

Temps de lecture 7 minutes

Valery Gergiev est un homme occupé. Très occupé. Donnant plus de trois cent cinquante concerts par an – soit plus du double des autres grands chefs d’orchestre –, le directeur musical de l’Orchestre du Théâtre Mariinski et des Münchner Philharmoniker est en déplacement constant. Vous pensez le trouver à Saint-Pétersbourg, il est à Londres. Et à peine vous le signale-t-on à Paris qu’il a déjà quitté la Ville Lumière pour Pékin, à moins que ce ne soit New York ou Vienne…

C’est finalement à Munich que nous l’avons trouvé. Entre deux répétitions, le maestro a pris le temps de parler de son métier durant une courte pause. En bruit de fond, ses deux téléphones portables ne cesseront de sonner ou de vibrer durant tout l’entretien. C’est que, en plus d’être un homme occupé, Valery Gergiev est aussi un homme demandé. Très demandé.

Valery Gergiev, vous allez diriger l’intégrale des symphonies de Tchaïkovski à Genève, Zurich et Lucerne. Pourquoi avez-vous accepté ce défi lancé par votre ami Mischa Damev, l’intendant des Migros-Pour-cent-culturel-Classics?

J’aime être mis au défi. Ce qui est une bonne chose, car il vaut mieux ne pas avoir peur des challenges quand on va devant un orchestre. Et puis, j’ai déjà eu l’occasion de diriger cette intégrale au Japon, à New York ou à Paris, et je sais que ce programme plaît. Je n’ai donc pas hésité longtemps avant de dire oui à Mischa Damev.

Quelle est la plus grande difficulté dans cette intégrale?

Il faut considérer les six symphonies comme un tout, malgré leurs différences. Cela n’a rien d’aisé, car la no 1, que l’on appelle aussi «Rêves d’hiver», évoque des paysages russes enneigés. Vous pouvez sentir les cristaux de glace en écoutant cette musique. La no 3 par exemple est très élégante. Quant à la no 6, elle a été écrite par un homme qui était proche de la mort. Et on le sent vraiment. C’est mystique.

Valery Gergiev: «Un chef doit stimuler ses musiciens pour qu’ils arrivent au niveau du compositeur» (photo: Frederique Toulet/Getty Images).

Vous avez dit que, grâce à Tchaïkovski, vous vous étiez bonifié…

(Rires). Cela voudrait dire que j’étais mauvais alors… Non, plus sérieusement, cette musique demande beaucoup de sensibilité. On ne peut pas jouer ces sublimes mélodies de manière trop carrée. Le public ne va pas aimer et l’orchestre va résister.

Êtes-vous d’accord pour dire que seuls les Russes sont à même d’interpréter les œuvres russes?

Pas du tout. Ce serait horrible de prétendre cela, car cela voudrait dire que seuls les Allemands peuvent diriger Wagner ou que Debussy serait réservé aux Français. Au Théâtre Mariinski, que je dirige, nous avons au répertoire une large palette d’opéras français.

Cela voudrait dire que seuls les Allemands peuvent diriger Wagner ou que Debussy serait réservé aux Français.

Valery Gergiev

Je reformule la question: pensez-vous que les Russes jouent mieux les œuvres russes que d’autres musiciens?

C’est différent. Pour les opéras comme Eugène Onéguine ou La Dame de pique de Tchaïkovski, ces œuvres sont très liées à la langue. Si vous ne maîtrisez pas le russe, il vous faut une incroyable intuition pour saisir l’intention de la mélodie et la phrase musicale. Il vous faut comprendre les intonations à donner.

Vous avez déjà dirigé maintes fois les symphonies de Tchaïkovski. N’éprouvez-­vous jamais de lassitude?

Non, car j’aime jouer avec de jeunes musiciens. Et au Mariinski, nous avons la chance de pouvoir travailler avec des artistes qui sont très bons, mais qui sont avec nous depuis seulement deux ou trois ans. J’aime les challenger pour qu’ils aillent dans leurs derniers retranchements.

C’est pour cette raison que, malgré un emploi du temps très chargé, vous acceptez encore de diriger des orchestres formés de jeunes musiciens?

Ma vie a été influencée par de grands professionnels et je pense qu’il est de mon devoir de faire pareil en aidant de jeunes artistes. Au Mariinski, j’ai donné ses premiers rôles à la soprano Anna Netrebko quand elle était toute jeune. J’ai aussi donné un coup de pouce aux pianistes Evgeny Kissin et Daniil Trifonov

➜ À lire aussi: La saison 2017/2018 présentée par Mischa Damev, intendant des Migros-Pour-cent-culturel-Classics.

Qu’est-ce qu’un grand chef selon vous?

Quand vous êtes sur scène, vous devez sentir ce que les musiciens sont réellement capables de faire. Il faut aussi pouvoir les motiver et, surtout, parvenir à les faire converger pour que tout le monde ait la même énergie. Un chef ne construit jamais la symphonie no 9 de Beethoven par exemple. Il construit une énergie unique qui va permettre de jouer cette œuvre. C’est cette synergie unique qui permet d’atteindre Beethoven. Il faut permettre à l’ensemble de l’orchestre d’arriver au niveau du compositeur.

Cela reste assez théorique, comment s’y prend-on dans la réalité? Et surtout, avec quel geste?

Si le chef est empli de musique quand il est face à l’orchestre, alors les musiciens le ressentent. Pour moi, les yeux sont plus importants que les mains. Si je les ferme, les musiciens doivent voir pourquoi. Si vous regardez longuement un musicien, peut-être pendant dix secondes, il doit savoir pourquoi. Et si les musiciens se regardent entre eux, car ils ne comprennent pas le message du chef, alors nous avons un problème (rires).

Vous ne parlez jamais en répétition?

Assez peu. J’estime qu’il faut parler peut-être 10% et jouer 90%. Si j’arrête un orchestre, il faut que cela soit pour dire quelque chose d’intelligent, qui fasse réfléchir les musiciens. Et puis, outre le fond, il y a la forme. Cela peut être dangereux de critiquer un musicien. J’évite par exemple de dire «tu ne joues pas encore de la plus belle des manières», mais je dirai «nous ne jouons pas encore au bon niveau». Il faut montrer que l’on est très motivé à aller vers l’excellence. Ils comprennent alors très vite.

Le chef d’orchestre, c’est le grand patron?

Non. Un chef doit partager ses intentions pour créer une alchimie entre la centaine de musiciens et lui. Et puis, si le chef a tendance à prendre trop d’importance, alors cela se passera mal. Il faut que la plus grande place soit laissée au compositeur.

À Saint-Pétersbourg, vous n’êtes pas seulement directeur musical du Mariinski, mais aussi le directeur général et devez gérer des centaines de personnes. Comment trouvez-vous le temps de tout faire?

C’est un énorme travail, c’est vrai, mais j’ai des assistants. Ce qui m’aide beaucoup, c’est que je suis là depuis quarante ans. Durant la première décennie, je n’étais pas le directeur, mais j’ai appris beaucoup. J’ai appris à respecter le ballet, à travailler avec les chanteurs. Avec les professeurs qui les préparent.

Mais c’est une vie de fou…

Non, ce qui est fou, c’est l’organisation. Les concerts, les répétitions, ce n’est pas fou. Même si c’est difficile, car il peut toujours y avoir un chanteur malade ou mal préparé.

Vous êtes aussi un bâtisseur…

Il nous manquait à Saint-Pétersbourg une salle de concert, alors j’ai trouvé les fonds et on l’a construite. Par la suite, j’ai fait bâtir un deuxième opéra. Le Mariinski, c’est donc un ensemble de trois salles. Nous donnons mille représentations et accueillons 1,5 million de spectateurs par an, dont un grand nombre de jeunes.

Ma chance c’est d’avoir grandi dans une ville du Caucase. L’air est frais. On entend sans cesse la rivière et le vent. J’ai l’impression que mon énergie vient de là.

Valery Gergiev

D’où vous vient votre énergie?

Ma chance c’est d’avoir grandi dans une ville du Caucase au pied des montagnes. L’air est frais. La rivière coule et on l’entend sans cesse, nuit et jour, tout comme le vent. J’ai l’impression que mon énergie vient de là.

C’est donc là, à Vladikavkaz, que tout a commencé…

Oui. J’ai eu la chance de commencer pas trop tard. Grâce à ma mère. Lentement mais sûrement, je me suis toujours plus approché du cœur de la musique classique. D’abord avec Bach et Mozart à 7 ou 8 ans, puis Rachmaninov et Chopin. Plus tard, vers 14 ans, j’ai commence à écouter des opéras. Cela m’a fait grande impression. La Dame de pique a été une révélation, je ne pouvais y croire… Puis j’ai rencontré de très, très grands professeurs qui m’ont guidé vers la direction d’orchestre. À eux et à ma mère, je leur dois tout. À 18 ans, je savais ce que je voulais faire. J’ai eu beaucoup de chance…

… et un don.

Tout le monde a du talent. Mais il faut apprendre à ne pas le tuer. Trop de gens le tuent.

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