31 août 2017

Tapis rouge aux cyclistes en ville

Dans les cités romandes, la petite reine peine à se faire une place. Mais il y a quand même quelques localités qui se bougent pour que la situation des cyclistes s’améliore. Comme Bulle qui a lancé un plan d’action vélo exemplaire.

Un cycliste circule sur une piste cyclable près de Bulle avec le Moléson en arrière-plan.
A Bulle, la petite reine n’est pas très populaire: la part des déplacements à vélo se monte à 2% seulement.
Temps de lecture 7 minutes

A la fin des années 1970, Bulle et La Tour-de-Trême (FR) comptaient à peine 10 000 âmes. Aujourd’hui, la population de ces deux communes, qui ont fusionné depuis, dépasse les 22 000 habitants. Avec l’arrivée de l’autoroute en 1981, la démographie du chef-lieu de la Gruyère a donc littéralement explosé. Et le trafic aussi, malgré l’ouverture fin 2009 de la route de contournement H189.

«Les automobilistes ont repris l’habitude de transiter par le centre, précise Cédric Jungo, ingénieur de ville adjoint. Des études ont d’ailleurs montré que si l’on ne faisait rien, il y aurait 20 000 véhicules par jour de plus d’ici à 2030.» Pour ne pas aller dans le mur, comme le dit ce fonctionnaire, Bulle a choisi de prendre le taureau par les cornes via des mesures de modération du trafic et de promotion de la mobilité douce, particulièrement de la bicyclette si chère à Yves Montand.

Cédric Jungo, responsable des aménagements de mobilité douce en ville de Bulle, et Didier Grandjean, membre de Pro Velo Fribourg, misent sur le cycle comme alternative au trafic automobile.

Le défi est de taille dans une cité où la voiture règne presque sans partage. «La part du trafic individuel motorisé se monte à 86% et celle du vélo à… 2% seulement», confirme notre interlocuteur. Le projet d’agglomération Mobul a donné une première impulsion, notamment grâce aux importantes subventions fédérales en découlant qui ont permis la réalisation de plusieurs infrastructures pour les cyclistes (pistes et bandes cyclables, places de stationnement…).

Label européen

«Mais ce qui a été vraiment le moteur, c’est la certification Bypad», relève Cédric Jungo. Ce label européen, qu’ont également obtenu Genève, Lausanne, Bâle et Zurich, est attribué suite à une analyse en profondeur de la politique cyclable et récompense les collectivités publiques qui se mouillent pour la petite reine. «Cet audit a débouché sur la création d’une commission vélo composée d’élus, d’experts et de représentants associatifs et aussi sur le lancement d’un véritable plan d’action.»

Les autorités bulloises veulent inciter les pendulaires à se mettre en selle.

A l’ombre du Moléson, on a ainsi adopté un programme s’étalant sur plusieurs années qui a pour objectif de favoriser le report modal de la voiture vers le vélo. Pas en se contentant d’investir dans la peinture jaune pour se donner bonne conscience comme le font encore certaines localités, mais en réalisant un travail de fond pour inciter les pendulaires à se mettre en selle, pour dérouler petit à petit «un tapis rouge aux cyclistes». Avec un budget annuel de fonctionnement modeste (80 000 francs sans compter les infrastructures) et une volonté de Gruérien.

Dans les faits, les autorités ont poursuivi le développement de leur réseau cyclable avec l’idée de tisser une toile entre les différentes communes (Bulle, Vuadens, Morlon, Le Pâquier et Riaz) composant l’agglomération. Et mis aussi l’accent – c’est une des lacunes révélées par l’audit Bypad – sur l’information et la sensibilisation pour amener la population à réfléchir à ses comportements de mobilité et à envisager la bicyclette comme une option crédible. «Communiquer, faire envie d’aller à vélo, c’est ce qui manquait», admet volontiers l’ingénieur de ville adjoint.

En Gruyère, les gens n'ont pas souvent le réflexe vélo.

Absence de culture vélo

Des propos corroborés par Didier Grandjean, membre de Pro Velo Fribourg et représentant de cette association au sein de la commission vélo précitée: «Miser sur les infrastructures, c’est bien! Mais il reste à faire évoluer les mentalités… Car les gens d’ici n’ont pas encore le réflexe vélo.» Pour lui, ces derniers devront impérativement changer leurs habitudes en matière de déplacements «s’ils souhaitent conserver à terme la qualité de vie de leur ville à la campagne».

Ce lobbyiste, qui salue au passage l’esprit d’ouverture et la volonté de collaboration des élus et fonctionnaires bullois, constate quand même que le peloton des pendulaires à bicyclette commence à grossir gentiment. «Même si ça reste peu par rapport à des métropoles comme Berne ou Bâle, il y a en effet beaucoup plus de cyclistes qu’avant et ça me réjouit. Ça montre en tout cas que le vélo a vraiment sa place dans l’agglomération.»

La capitale gruérienne semble donc être sur les bons rails, elle qui a reçu l’an passé un prix d’encouragement de Pro Velo Suisse pour son «engagement très focalisé, structuré et volontaire» en faveur des cyclistes. Le jury a relevé à cette occasion que «la voie choisie par Bulle était exemplaire, et à coup sûr encourageante pour d’autres communes de taille moyenne qui hésiteraient encore à se lancer, notamment en Suisse romande». Celles-ci se reconnaîtront.

Daniel Bachofner: «Le vrai modèle à suivre, ce sont les Pays-Bas»

Daniel Bachofner, responsable du domaine sécurité routière et services à Pro Velo Suisse.

Pourquoi les villes romandes sont-elles à la traîne en matière de mobilité cycliste?

C’est une question qu’il faudrait poser à un historien ou à un sociologue. Accorde-t-on plus d’importance aux questions de santé et de protection de l’environnement en Suisse alémanique? Les Romands sont-ils plus attachés à leur voiture? Ce qui est certain, c’est que la cause de ce léger retard n’est pas à chercher uniquement du côté de la population: les autorités des villes et des cantons romands ont leur part de responsabilité.

On a quand même l’impression que ça commence à bouger de ce côté-ci de la Sarine. Vous confirmez?

Oui, tout à fait. Des villes comme Yverdon-les-Bains, Bulle ou Lausanne ont recruté des personnes compétentes et mis sur pied des services spécialisés. Et les compétences en ingénierie sont tout aussi développées en Suisse romande qu’en Suisse alémanique.

La Suisse est donc sur la bonne voie, mais elle a encore bien du retard sur des pays comme le Danemark, la Hollande ou l’Allemagne...

Le véritable modèle à suivre à l’échelle mondiale, ce sont les Pays-Bas. Copenhague n’est pas vraiment représentative du reste du Danemark. Et en Allemagne, la qualité des infrastructures fait aujourd’hui débat: une grande partie des bandes cyclables ont été aménagées sur les trottoirs. Avant, on estimait que les cyclistes devaient se ranger du côté des piétons. Maintenant, la volonté de faire céder une partie de ses privilèges au trafic automobile est de plus en plus présente. De son côté, la Suisse est plutôt sur la retenue lorsqu’il s’agit par exemple de planifier des ouvrages d’envergure.

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