11 octobre 2018

Violence domestique, problème public

Insultes, coups, menaces... les agressions au sein du couple peuvent revêtir plusieurs visages. Pour lutter contre ce fléau, cause numéro un d’homicide chez les femmes, l’État se mobilise toujours davantage.

violence conjugale
La Suisse a fait de grands progrès ces dernières années pour s’engager contre la violence conjugale, même s’il existe encore quelques disparités cantonales. (Photo: Matthieu Spohn)
Temps de lecture 12 minutes

Pendant longtemps, la violence conjugale relevait de l’ordre de la sphère privée. Aujourd’hui, elle est considérée comme un problème public.» Pour Marion Labeaut, coordinatrice de l’association Violence que faire, la Suisse a fait de grands progrès ces dernières années pour s’engager contre ce phénomène dévastateur, même s’il existe encore quelques disparités cantonales. «L’État se mobilise toujours davantage. Notre pays a notamment ratifié en 2017 la Convention d’Istanbul, un accord européen contraignant, visant à lutter contre la violence faite aux femmes. Par ailleurs, la problématique est maintenant largement médiatisée: les langues se délient.» Même son de cloche chez Michèle Gigandet, responsable pédagogique du Centre d’accueil Malley Prairie à Lausanne: «Il existe aujourd’hui un large réseau d’aides auxquelles les victimes peuvent s’adresser.»

À commencer, justement, par le site internet www.violencequefaire.ch, qui recense toutes les structures à disposition en Suisse romande, joue un rôle de prévention et de sensibilisation, notamment auprès des jeunes, et assure un service de répondance et de conseil en ligne, s’adressant aux victimes, aux témoins et même aux auteurs de violence: «Depuis la création de l’association, en 2006, nous avons reçu près de
10 000 questions, explique Marion Labeaut. C’est moins confrontant de confier son histoire derrière son écran d’ordinateur. Très souvent, nous recevons le témoignage de femmes qui décrivent ce qu’elles vivent et nous demandent s’il s’agit bien de violence. Il est parfois difficile de se reconnaître en tant que victime. Nous les aiguillons ensuite vers les services adéquats.»

Depuis l’entrée en vigueur de la Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions (LAVI) en 1993, les cantons ont l’obligation d’avoir un service d’aide, offrant un soutien et un accompagnement pour les personnes concernées. Le suivi porte notamment sur les aspects psychologiques, juridiques, administratifs et financiers. «Environ 50% des personnes que nous recevons sont confrontées à des situations de violence domestique», souligne Vanessa Geronimi, intervenante LAVI au service d’aide aux victimes (SAVI) du canton de Neuchâtel. Et de préciser qu’il faut remplir un certain nombre de critères pour être reconnu comme victime LAVI et que la violence psychique n’est pas encore considérée comme une infraction: «Pour les personnes qui la subissent, le SAVI, qui regroupe depuis janvier 2018 l’association Solidarité femmes et le Centre LAVI, propose aussi une consultation. Nous travaillons également avec les services de protection de la jeunesse lorsque des enfants sont exposés à des situations de violence, même si cette dernière est indirecte.»

Des actes poursuivis d’office

Chaque canton bénéficie également d’un ou plusieurs foyers d’hébergement d’urgence permettant aux femmes de s’y réfugier, avec leurs enfants. «Au Centre d’accueil Malley Prairie, nous offrons aussi des consultations ambulatoires, relève Michèle Gigandet. L’important, c’est de montrer aux victimes qu’elles ne sont pas responsables de la violence, mais qu’en revanche elles ont un rôle à jouer dans leur propre protection. Si elles acceptent les excuses de leur conjoint sans poser de limites ou de conditions, elles risquent de retomber dans le cycle de la violence (lire encadré ci-dessous)

Quid des auteurs? Depuis 2004, le Code pénal suisse prévoit que les actes de violence entre conjoints ou partenaires soient poursuivis d’office, sous certaines conditions, sans qu’une plainte ne soit nécessairement déposée. Par ailleurs, la police peut, dans le cadre d’une intervention en cas de crise, expulser immédiatement le partenaire violent du domicile conjugal. «Dans le canton de Vaud, la nouvelle loi sur le violences domestiques (LOVD) prévoit que ces personnes soient astreintes à un entretien minimum au Centre Prévention de l’Ale, qui est rattaché à la Fondation Malley Prairie depuis 2016, précise Michèle Gigandet. Cette démarche est indispensable pour prévenir la récidive et enrayer la violence. Or, pendant longtemps, pour certains milieux féministes et surtout pour le monde politique et la société dans son ensemble, il était hors de question qu’on s’occupe aussi des auteurs.»

«Il a fallu beaucoup de temps avant que notre travail soit légitimé, confirme Denis Châtelain, cofondateur et secrétaire général de l’association Vires, qui prend en charge depuis 1994 les auteurs de violence à Genève. Mais il faut bien comprendre que notre démarche s’inscrit dans une logique de protection des victimes.» Pour l’équipe de Vires, il s’agit avant tout de se faire thérapeute des sujets qui arrivent, pour la moitié, par le biais de la contrainte judiciaire. «Il est parfois difficile de les amener à s’ouvrir à nous, explique Floriano von Arx, psychologue et psychothérapeute. Nous devons leur montrer que nous ne sommes ni juge ni avocat.»

À noter que si les femmes restent les premières victimes de la violence conjugale, cette dernière demeurant pour elles la première cause d’homicide dans notre pays, les hommes aussi peuvent être touchés. Pourtant, sur le site www.violencequefaire.ch , les témoignages masculins restent rares. «Nous pensions à tort que l’anonymat encouragerait certains à se confier», reconnaît Marion Labeaut. Pour elle comme pour Vanessa Geronimi, le sujet est encore tabou. «Il est assez difficile pour eux de parler de ce qui leur arrive, de venir chercher de l’aide. Ils sont souvent victimes de violence psychique: or, les mots sont parfois plus forts que les actes.»

«J’étais chaque jour insultée, rabaissée, menacée»

Alice*, la quarantaine, deux enfants, canton de Vaud.

(Photo: Matthieu Spohn)

«Quand nous nous sommes rencontrés, mon mari me regardait comme si j’étais une déesse. J’étais célibataire depuis plusieurs années, j’avais perdu confiance. Je me suis dit: enfin, on m’aime comme je suis. Très vite, nous avons parlé de nos envies: nous voulions tous deux fonder une famille. Tout fonctionnait bien. Nos voisins nous prenaient pour le couple idéal. Seuls ma sœur et quelques amis s’étaient montrés un peu sceptiques quant à notre relation, mais il s’était arrangé pour les tenir à l’écart.

Ce n’est qu’après notre mariage que j’ai remarqué quelques éléments troublants dans son comportement. Il avait besoin de savoir en tout temps où j’étais, avec qui j’étais. Il vivait très mal que j’aie des activités en dehors de notre couple. Il avait aussi d’énormes besoins sexuels. Il estimait qu’en acceptant de l’épouser, j’avais dit oui à tout. Seuls importaient ses besoins à lui. Sa violence était avant tout sexuelle et psychologique, il ne me frappait pas, mais s’en est pris parfois au mobilier. J’avais peur qu’un jour un coup parte. J’étais bien consciente que ce n’était pas normal, mais j’étais chaque jour rabaissée, insultée, menacée. Un vrai lavage de cerveau.

L’étau se refermait sur moi. Puis je suis tombée enceinte. J’avais très envie d’être maman. J’ai eu mes deux enfants à peu de temps d’intervalle. Il avait sur moi des gestes déplacés, devant eux. Si j’essayais de me défendre, que je disais non, c’était pire. Mon corps lui appartenait, il n’avait aucune limite. Je ne voulais pas que mes enfants grandissent dans cet environnement. Ce sont eux qui ont été le déclencheur: il fallait que je trouve de l’aide.

C’est là que j’ai pris l’ampleur de l’anormalité de la situation et que j’ai pu mettre un mot sur ce que je vivais: le viol conjugal

Alice*

On m’a parlé du centre d’accueil de MalleyPrairie. C’est là que j’ai pris l’ampleur de l’anormalité de la situation et que j’ai pu mettre un mot sur ce que je vivais: le viol conjugal. Sur la recommandation de mon conseiller, je suis venue y loger quelques temps avec mes enfants. Nous avons dû partir à l’insu de mon mari. Je me souviendrai toujours du trajet en voiture: mes enfants dormaient et moi, je pleurais au volant. Je me demandais comment j’avais pu en arriver là.

Avec l’aide d’un avocat, j’ai entrepris des procédures pénale et civile, qui sont encore en cours. On a beau avoir envie que tout se règle rapidement, tout prend beaucoup de temps. Nous vivons dans un nouvel appartement avec mes enfants. Mon mari a un droit de visite: j’essaie de limiter au maximum l’influence néfaste qu’il peut avoir sur eux. Lui est dans le déni total: il est persuadé qu’il n’a aucun problème. Il a essayé par tous les moyens de me récupérer.

Aujourd’hui, j’envisage l’avenir de manière positive. Quand j’étais arrivée à Malley, j’avais l’impression que je n’étais plus rien. La reconstruction est un long chemin. J’ai eu la chance d’avoir un travail stable, d’être bien entourée. J’ai été sa victime, je ne veux plus l’être. Je suis une femme libre à présent, j’ai droit au bonheur.»

*prénom d’emprunt

«J’arrivais à la maison avec la boule au ventre»

Mathias*, la quarantaine, un enfant, canton de Vaud

(Photo: Matthieu Spohn)

«Ma femme et moi nous sommes rencontrés très jeunes. Ayant eu une enfance difficile, elle avait de gros problèmes de confiance en elle. Mon éducation chrétienne m’a toujours poussé à aider les autres. Je ne pensais pas faire ma vie avec elle, mais j’ai eu un sérieux accident et elle m’a beaucoup soutenu. Ça nous a rapprochés.

Nous nous sommes finalement mariés. Après la naissance de notre fils, nous avons convenu qu’elle s’arrêterait de travailler pendant quelques années. Mais elle n’a jamais voulu recommencer. Je trouvais de plus en plus difficile de soutenir ma famille. Et puis, je pensais que ce serait bien pour son équilibre d’avoir une activité professionnelle. Elle sortait peu de la maison, passait beaucoup de temps devant la télévision.

Elle s’est aussi mise à boire: pas en grande quantité, mais quotidiennement. Je m’inquiétais pour sa santé, mais elle ne voulait rien entendre. Elle s’occupait de moins en moins de notre fils et il en souffrait. J’essayais de lui en parler, calmement, mais elle se désengageait toujours davantage. C’est moi qui m’occupais des devoirs, des activités extra-scolaires, des anniversaires. La situation était de plus en plus pesante et la communication dans notre couple s’effritait.

Un soir où la tension s’était accumulée, je lui ai donné un coup de pied sur les fesses. C’était un moyen de lui dire de se remuer, que ça ne pouvait plus continuer. Elle s’est énervée et la situation s’est encore plus dégradée entre nous. Nous sommes allés voir un médiateur. Elle lui a dit que depuis qu’elle était avec moi, sa vie était de la merde. Après toutes ces années à essayer de l’aider à s’en sortir, cela m’a énormément blessé.

Elle me disait aussi que j’allais tout perdre, qu’elle avait vu un avocat, qu’elle allait porter plainte contre moi

Mathias*

C’est à ce moment que la violence psychologique a commencé. On se parlait peu, mais chaque parole qui sortait de sa bouche était comme du venin. Elle disait du mal de moi devant notre fils, me faisait des reproches, ne s’occupait plus de notre ménage (repas, nettoyage, lessive), refusait de manger ce qu’il y avait dans le frigo, claquait les portes. Elle me disait aussi que j’allais tout perdre, qu’elle avait vu un avocat, qu’elle allait porter plainte contre moi.

Mises bout à bout durant plusieurs mois, ces situations étaient devenues de plus en plus difficiles à supporter. Il m’arrivait de pleurer devant mon ordinateur, au travail. J’arrivais à la maison avec la boule au ventre. Je dormais mal, j’avais accumulé beaucoup de fatigue. Un jour, j’ai eu une grosse crise de dépression. Je me suis retrouvé aux urgences psychiatriques.

Je suis finalement allé chercher de l’aide auprès du centre Malley Prairie et j’ai pris une avocate. Je voulais avant tout protéger mon enfant, qui vivait de plus en plus mal la situation. Heureusement, j’ai obtenu sa garde. Aujourd’hui, depuis que ma femme et moi vivons séparés, le dialogue est revenu et mon fils va mieux. J’ai sans doute ma part de responsabilité dans l’histoire. Avec ce coup de pied, j’ai eu aussi un geste violent. Mais la violence psychologique est sournoise, les traces qu’elle laisse ne sont pas visibles, mais ô combien profondes.»

* prénom d’emprunt

«J’essayais d’être au top, jusqu’à l’épuisement»

Lara*, la cinquantaine, un enfant, canton du Valais

(Photo: Matthieu Spohn)

«J’ai toujours été soumise à mon mari. Étant une enfant déracinée, j’étais en quête d’amour: je lui obéissais pour qu’il continue à m’aimer. Au début de notre histoire, il était drôle, charmant, respectueux: l’homme idéal. Et pendant des années, je ne me suis pas rendu compte qu’il y avait un problème: je pensais que j’avais un mari macho. Il me critiquait constamment: ma cuisine, mes vêtements, ma façon de tenir la maison. J’essayais d’être au top, jusqu’à l’épuisement, mais il trouvait toujours quelque chose à redire. Il m’empêchait de suivre l’actualité. Il me maintenait dans l’ignorance et aimait me faire passer pour une idiote. Il contrôlait mes dépenses, me faisait payer pour tout.

C’est justement en découvrant qu’il détournait de l’argent du compte commun sur son propre compte que j’ai commencé à réagir. Je lui ai annoncé que je ne voulais plus vivre ainsi. Je ne lui obéissais plus systématiquement. C’est là que la violence psychologique s’est vraiment installée. Il m’insultait, me rabaissait, me dénigrait, parfois même devant notre enfant, qu’il utilisait pour me faire du mal. Un jour, j’ai eu une sorte de black-out: j’ai cru que je faisais un AVC et j’ai terminé à l’hôpital. Je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer, le médecin pensait que j’étais en dépression et mon mari ne l’a pas détrompé. Il voulait me faire passer pour folle. Heureusement, j’ai pu éviter l’internement. J’étais suivie par un psychiatre mais je n’ai pas réussi à raconter tout de suite mon histoire.

Une autre fois, il m’a ébouillanté les mains. C’est à la suite de cet épisode que j’ai décidé d’aller vivre chez des amis avec mon enfant

Lara*

Il avait rarement des gestes violents, mais il me menaçait par des mots ou des gestes. Un soir, il m’a porté un coup, mais je pensais que c’était involontaire, jusqu’à ce qu’il me dise de lui demander pardon le lendemain. Mon enfant a appelé le 144, mais mon mari a décrété que j’étais tombée et je n’ai pas osé demander de l’aide. Une autre fois, il m’a ébouillanté les mains. C’est à la suite de cet épisode que j’ai décidé d’aller vivre chez des amis avec mon enfant. Ça a été un grand choc: nous avons découvert ce qu’était une vie de famille normale, aimante, empreinte de dialogue, de partage.

Après d’autres menaces, j’ai finalement eu le courage de porter plainte. Malheureusement, l’affaire a été classée: c’était ma parole contre la sienne. Une partie de ma propre famille ne m’a pas cru. Notre séparation a été traitée comme n’importe quelle autre, la violence n’a pas du tout été prise en compte. Mais j’ai quand même obtenu la garde de mon enfant. À présent, je me bats pour lui: je ne veux pas que toute cette histoire lui porte préjudice plus tard, qu’il en vienne à s’enfermer dans le même genre de parcours que moi. Quant à moi, après vingt ans dans cette relation, j’apprends à m’aimer moi-même.»

*prénom d’emprunt

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