12 juillet 2017

Voler, une affaire de passionnés

Il faut être drôlement motivé pour devenir pilote de loisirs... Car si l’évolution technologique facilite l’apprentissage, l’aviation privée doit aujourd’hui voltiger entre un nombre croissant de normes et un espace aérien de plus en plus réduit.

Patrick ­Hagmann pilote un Robin DR401 au-dessus  de la région des Trois-Lacs
Patrick ­Hagmann pilote un Robin DR401 au-dessus de la région des Trois-Lacs.

Voler fait-il toujours rêver? La relative démocratisation de l’aviation privée ne se retrouve en effet pas dans les chiffres. Bien au contraire, puisque, entre 1990 et 2015, le nombre de licences PPL (Private Pilote Licence) est passé de 8179 à 5565 selon les données fournies par l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC).

En 2000, il était encore de 6792 et la statistique montre une diminution constante ces quinze dernières années. On retrouve la même tendance du côté des planeurs: 3188 permis en 1990 contre 2324 en 2015.

Cette baisse significative serait, comme souvent, multifactorielle: il y a d’abord la concurrence d’autres activités, elles aussi plus faciles d’accès, ainsi que la tendance contemporaine à avoir des centres d’intérêt successifs ou concomitants alors qu’ils étaient plus exclusifs autrefois.

Par ailleurs, l’espace aérien suisse se réduit de plus en plus avec un nombre croissant d’appareils dans les airs, et c’est un peu comme sur la route où le plaisir s’en trouve diminué d’autant. Les pressions écologiques et citoyennes face aux nuisances sonores augmentent elles aussi.

«C’était un vieux rêve longtemps inaccessible»

Patrick Hagmann

Patrick Hagmann, 53 ans, aérodrome de Colombier (NE)

Patrick Hagmann aime tout ce qui vole. «Je fais aussi du paramoteur, ces drôles de parapentes à moteur, ou encore du planeur», explique ce natif de la région neuchâteloise au regard ciel.

Même si aujourd’hui il en a fait son métier, et même si son allure dégage un petit côté pilote de Top Gun, celui qui, petit, voyait passer les avions du club depuis la maison de ses grands-­parents à Cortaillod (NE) ne s’est mis dans le cockpit que sur le tard.

J’avais pratiqué de l’aile delta et un ami de ma mère m’emmenait dans son avion. Mais je n’ai commencé ma licence de pilote qu’une fois atteint la quarantaine.

Et comme j’ai une personnalité plutôt passionnée, je m’y suis consacré à fond. C’était un vieux rêve longtemps inaccessible: dans les années 1980, voler restait quand même réservé à une élite.»

Patrick Hagmann n’a ainsi plus lâché le manche à balai. Il quitte même un poste de cadre chez Philip Morris pour en faire son métier. Alors qu’il n’a commencé à voler qu’en 2007, trois ans plus tard il obtient sa licence de pilote commercial (CPL), équivalent paraît-il d’une licence de pilote de ligne (ATPL) mais «frozen», c’est-à-dire nécessitant des compléments importants pour pouvoir piloter un avion de ligne.

Ce n’était de toute façon pas son choix, qu’il ne regrette pas aujourd’hui, volant sur un Pilatus PC-12 pour effectuer des mandats de cartographie dans toute l’Europe pour le compte d’une compagnie de Cortaillod, Swiss Flight Services.

«Là je rentre tout juste d’Allemagne avec un crochet en Italie. Nous sommes toujours deux et effectuons dans les 5000 km2 par mission. Comme en plus je m’occupe de l’informatique de la compagnie,

c’est un boulot passionnant, très diversifié. Je n’aurais pas envie d’effectuer toujours la même liaison pour le compte d’une compagnie.

D’autant qu’il considère le Pilatus comme un «savant mélange entre Rolex et Victorinox, qui procure un immense plaisir à piloter. Ils n’en ont pas vendu 1500 pour rien.»

En 2013, le club neuchâtelois d’aviation a été endeuillé par un terrible accident qui a coûté la vie à deux de ses membres, dont celle du président. Patrick Hagmann a repris le flambeau depuis lors, s’occupant de cette vénérable structure qui fête ses 90 ans cette année.

«C’est l’un des plus vieux clubs de Suisse. Nous avons 55 pilotes et une trentaine de membres passifs, en plus du groupe de vol à moteur (GVMN), du groupe de vol à voile (GVVN) et d’un autre consacré aux modèles réduits. Soit dans les 240 personnes et quelque 800 heures de vol annuelles.»

Tout en fonctionnant comme instructeur pour le compte de l’école reconnue par l’Office fédéral de l’aviation, notamment sur le Robin DR401, l’un des trois appareils proposés à la location à l’heure sur le tarmac de Colombier.

«J’étais cocher des temps modernes»

Marcel Thiébaud, 68 ans, aérodrome de Fribourg-Ecuvillens (Photo: Mathieu Rod)

Marcel Thiébaud, 68 ans, aérodrome de Fribourg-Ecuvillens (Photo: Mathieu Rod)

A 68 ans, il n’a toujours pas levé le pied du tarmac. Loin de là. Marcel Thiébaud y balade toujours sa paire de baskets, l’allure décontractée, le regard vif et l’enthousiasme sans faille. Ce Neuchâtelois d’origine est un véritable passionné qui a fait de l’aviation un hobby puis une profession.

C’est à 17 ans qu’il prend le goût de l’altitude. «Au départ, cela ne m’attirait pas particulièrement, détaille- t-il. Puis, par hasard,

un ami m’a parlé de la sélection de pilote pour les forces aériennes et m’a suggéré d’y participer. C’est ce que j’ai fait et, dès lors, je n’ai plus cessé de voler.

Marcel Thiébaud réussit plusieurs étapes du concours, mais n’est pas retenu pour l’examen final. Peu lui importe puisqu’il décroche tout de même sa licence de pilote privé. Un permis de voler qu’il utilise pour son loisir. «Au début de ma carrière, j’ai travaillé de nombreuses années en tant qu’ingénieur en électronique pour l’entreprise Meggit, à Fribourg.»

Puis il devient, en parallèle, instructeur de vol. Un pas de plus vers sa passion qui le mènera à changer de métier. «J’ai fini par quitter mon poste pour devenir pilote au sein d’une petite compagnie de jets d’affaires. Je faisais en quelque sorte le taxi aérien… J’étais cocher des temps modernes (rires).»

Jusqu’à sa retraite, il sillonne ainsi le ciel pendant vingt ans. Il met le cap sur les quatre coins de l’Europe, accueillant à bord de son jet hommes d’affaires ou encore célébrités.

Aujourd’hui il continue cette activité à temps partiel en même temps qu’il est instructeur de vol à l’aérodrome de Fribourg-Ecuvillens. Le pilote confie qu’il aime tout particulièrement transmettre ses connaissances aux nouvelles générations.

En tout, j’ai formé une centaine de pilotes.

Marcel Thiébaud est sur le point de fêter les cinquante ans de son premier vol seul. «C’était à bord d’un Piper L-4, un avion d’observation de la Seconde Guerre mondiale.» Sur la septantaine d’avions que compte l’aérodrome de Fribourg, il en existe justement un. Il s’agit d’un biplace entièrement rénové et tout de jaune repeint.

«Son équipement est très simple comparé aux actuels engins beaucoup plus technologiques.» Pour lui, c’est certain: l’aviation a beaucoup évolué.

Avant il fallait être le meilleur au manche et maintenant on cherche davantage des personnes qui maîtrisent les systèmes.

Des changements qui n’ont en rien affecté Marcel Thiébaud, puisque sa passion, elle, reste intacte.

«La découverte de toutes ces règles a été une surprise»

Stéphane Kobel, 43 ans, aérodrome de Colombier (NE)

Stéphane Kobel, 43 ans, aérodrome de Colombier (NE)

C’est devenu une passion après une dizaine d’heures de vol déjà. Et sans doute en raison de mon métier, la préparation du vol me plaît autant que le vol lui-même.» Solide garagiste – il a repris l’entreprise familiale il y a plusieurs années – de 43 ans, Stéphane Kobel a passé sa licence de pilote privé en 2011.

Depuis, il est devenu l’une des chevilles ouvrières du club neuchâtelois d’aviation, assurant désormais le rôle de responsable technique du groupe de vol à moteur.

«Lorsque j’ai commencé, ce n’était pas l’aboutissement d’une vieille vocation. Plutôt un challenge que je m’étais fixé.

Je pratiquais déjà la voile, et, comme j’étais encore jeune, je voulais me confronter à quelque chose d’assez technique et exigeant.

Aspects techniques, étude poussée de la météo, et même travail sur le droit aérien plutôt corsé en Suisse avec un espace aérien réduit et deux grands aéroports qui se chevauchent presque: très vite, Stéphane Kobel s’intéresse à tout.

Je pensais qu’il suffisait de monter dans le cockpit et d’aller où l’on voulait. La découverte de toute cette réglementation a constitué une surprise totale.

Et un frein au plaisir? «Non, je crois au contraire que plus on maîtrise chaque aspect du vol, plus la joie de piloter est grande. Le plaisir vient avec la connaissance.» Autre domaine où il excelle: celui de la cartographie, avec souvent de nombreuses heures passées à étudier les différentes possibilités plusieurs jours avant un départ.

«Un club comme le nôtre reste le berceau de l’aviation professionnelle et militaire», répète Stéphane Kobel qui rappelle que l’on pouvait notamment croiser ici l’ancien chef de l’armée suisse Christophe Keckeis, originaire de Neuchâtel, pendant de très nombreuses années.

Aimant l’idée d’un domaine où chaque année qui passe apporte son lot de nouvelles connaissances, ce mécanicien automobile de formation avoue progresser en permanence et «avoir encore beaucoup à apprendre». D’où une grande facilité d’échange et de partage au sein des passionnés du vol à moteur qui, là aussi, ne cesse de le séduire.

Le pilotage d’un avion demande de rester humble et avide d’informations.

Du coup, les contacts sont très faciles. Il n’y a pas longtemps, j’étais sur un aérodrome en Autriche et j’ai longuement discuté avec des pilotes professionnels de jets. Nous partageons avant tout la même passion.»

«Les moyens de voler ne cessent de se diversifier»

Philip Kristensen, directeur de la fédération faîtière Aerosuisse

Philip Kristensen, directeur de la fédération faîtière Aerosuisse

L’aviation est-elle devenue plus accessible?

Sur le plan financier, les formations restent chères. Il faut compter jusqu’à 20 000 francs pour obtenir son brevet de pilote privé. En revanche, sur le plan de la technique, il y a eu une forte évolution qui rend le pilotage plus accessible. Néanmoins, l’accessibilité ne veut pas dire qu’il y a une augmentation des pilotes privés. En fait, l’offre de loisirs est aujourd’hui tellement grande et l’investissement en aviation si important que les chiffres sont plutôt à la baisse.

Quelle est alors la motivation principale des personnes qui souhaitent passer leur licence de pilote privé?

La passion. Avec toutes les régulations actuelles, notamment celles liées aux nuisances sonores, on doit être passionné pour devenir pilote et dépasser les difficultés. De plus, il s’agit d’un fort investissement personnel, puisque la licence demande de nombreuses heures de travail. Il faut aussi passer beaucoup d’examens. Et rien n’est acquis puisque chaque année, il faut faire un certain nombre d’heures de vol pour conserver son brevet.

Publicités, cartes cadeaux pour des vols d’initiation… Que pensez-vous de la promotion pour l’ouverture de ce loisir?

La publicité contribue bien sûr à faire connaître l’aviation et ainsi à faire naître des vocations. C’est donc une bonne chose. Elle permet aussi une meilleure tolérance du public qui comprend mieux les contraintes de notre activité.

Comment voyez-vous l’avenir de l’aviation?

Il y a un développement technologique énorme. Bientôt il y aura le premier petit avion-drone à usage privé. Ces prochaines années, nous assisterons à une multiplication d’offres «d’être dans l’air».

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