8 janvier 2019

Voyager, et après...

Les voyages de longue durée, souvent à l’autre bout du monde, ont la cote. Seul hic, le retour sous nos latitudes peut s’avérer abrupt, et certains mettent du temps à reprendre pied dans un quotidien.

cristina
Durant une année de voyage, Cristina Rios a découvert les sept nouvelles merveilles du monde.
Temps de lecture 8 minutes

On appelle cela le syndrome post-vacances ou encore la déprime du retour de voyage. Il s’agit de cette difficulté à atterrir, à accepter que le périple soit fini et à se réinsérer dans un quotidien après quelques mois, voire quelques années passés ailleurs. «Le retour de voyage peut être un choc, explique Didier Jehanno, responsable de l’association Aventure du bout du monde . Quand on arrive, on est euphorique de retrouver ses proches mais très vite on se rend compte que rien n’a changé depuis notre départ. On est en fait, en décalage par rapport aux autres. C’est là qu’il peut y avoir déprime.»

Un phénomène que certains, comme le gouvernement suédois, prennent très au sérieux. Et pour répondre aux besoins de sa population encline à partir, il a mis en place une mesure plutôt originale. «La Suède a tellement compris l’importance du congé sabbatique qu’elle a passé un accord avec la Thaïlande pour que ses habitants puissent passer un an sur l’île de Koh-Lanta, développe Philippe Gloagen, directeur des guides du Routard. Des écoles et des médecins suédois sont sur place et les gens peuvent revenir chez eux sans trop de dégâts.»

En Suisse, bien sûr, aucun projet similaire n’existe, néanmoins, nous sommes chaque année nombreux à enfiler notre sac à dos pour partir en voyage. Les statistiques concernant les longs périples manquent, mais selon Eurostat, comparés à nos voisins européens, nous nous situons dans le peloton de tête des pays dont la population voyage le plus pour une durée de un à trois mois. On peut donc aisément en conclure que l’épineuse question du retour soit plus fréquemment posée qu’on ne le pense. Pour certains, il faudra retrouver un emploi ou un logement, pour d’autres, un nouvel équilibre dans cette vie qu’ils avaient laissée en suspens (lire témoignages). Des aspects que chacun affronte avec plus ou moins de difficultés et qui, selon Philippe Gloagen, dépendent aussi des raisons qui ont motivé le départ.

L’occasion de rebondir

«Si on demande un congé sabbatique, c’est que, quelque part, on ressent une insatisfaction, donc on a besoin d’une période de repos et de réflexion. Mais les difficultés qu’on avait laissées, on les retrouve une fois revenu.»
Un regard que partage Didier Jehanno: «Le voyage est aujourd’hui devenu davantage un moyen d’échapper à quelque chose. Mais il ne faut pas oublier que durant le périple on va se découvrir, devenir plus fort, avoir une confiance en soi démultipliée. Et même si, lorsque l’on revient, on passe par des émotions négatives, il faut penser le retour comme une étape, une nouvelle adaptation et l’occasion de rebondir ou de faire naître de nouveaux projets.»

«Le plus dur était de revenir à des horaires routiniers»

Cristina Rios, 41 ans, Genève, un an autour du globe


«Je suis partie seule en voyage autour du monde pendant un an entre 2014 et 2015. Durant mon périple, j’ai traversé vingt pays avec, comme fil conducteur, la découverte des sept nouvelles merveilles du monde. Avant mon départ, j’avais sous-loué mon appartement à Genève le temps de mon voyage et j’ai demandé une année sabbatique à mon employeur qui l’a accepté. Quand je suis rentrée en Suisse, j’avais donc un appartement et un emploi qui m’attendaient, ce qui a grandement facilité mon retour. Le plus dur était de revenir à une routine, par exemple au niveau des horaires. Lors de mon départ en voyage, j’ai enlevé ma montre et j’ai passé un an à gérer le temps à ma façon, sans contrainte. Une fois à Genève, il m’a fallu me réadapter en me levant à des heures précises cinq jours par semaine. Au début, c’était tellement dur que je comptais les jours jusqu’au week-end. Ça m’a pris environ trois mois avant de réussir à me caler sur ce rythme. Mais outre cette difficulté, j’ai plutôt cherché à tirer tous les bénéfices possibles de cet incroyable voyage, en changeant plusieurs choses à mon quotidien. 

Depuis, je consomme différemment et je me demande toujours avant d’acheter quelque chose: Est-ce que j’en ai vraiment besoin?

Cristina Rios

Je prends désormais plus de temps pour moi, mes amis et ma famille. Ensuite, je m’arrête aussi plus volontiers pour admirer le paysage. Depuis mon retour, mon regard sur Genève a changé, je peux vraiment prendre toute la mesure de la beauté de notre région. Je me suis aussi rendu compte que j’étais encombrée par beaucoup trop d’objets dans mon appartement. J’ai donc fait un vide-grenier pour m’alléger un peu. Depuis, je consomme différemment et je me demande toujours avant d’acheter quelque chose: «Est-ce que j’en ai vraiment besoin?»

Enfin, une des choses que je ne voulais surtout pas perdre à mon retour, c’est le contact avec le voyage. Je me suis fixé comme objectif de partir quelques semaines chaque année pour découvrir un pays et je me suis lancée dans une aventure associative. J’ai créé une communauté de voyageurs sur Genève et j’organise des soirées Apéro Voyage, où un voyageur vient présenter son périple avec photos et vidéos. Ces moments de partage sont toujours un merveilleux moyen de transmettre ma passion du voyage tout en encourageant ceux qui le souhaitent à partir.»

«Il m’a fallu plusieurs mois pour me réinstaller»

Guido Albertelli, 55 ans, Lausanne, un an de voyages

«Je n’ai jamais regretté d’être parti en voyage ni d’avoir quitté mon emploi. Aujourd’hui, je suis amoureux de ma vie. J’éprouve une vraie joie, une tranquillité et une confiance. Mais ça n’a pas toujours été ainsi. J’ai décidé de prendre une année sabbatique entre 2015 et 2016, alors que j’étais professeur de philosophie au gymnase à Lausanne. Cela faisait vingt ans que j’enseignais et j’éprouvais une certaine lassitude dans mon travail, une sensation de répétition. Moi qui avais toujours tout fait comme il fallait – enfant et élève modèle – j’ai aussi eu envie de faire quelque chose de complètement déraisonnable. Mais surtout, je voulais faire de la place pour d’autres choses, faire de ma vie ce que j’appelais une «vie splendide», une vie que je puisse aimer entièrement.

Au début, je voulais partir en démissionnant de mon poste, mais le directeur de mon école m’a proposé de faire un choix plus sage en m’accordant une année sabbatique, et donc en m’offrant la possibilité de revenir au terme de mon voyage. C’est vrai que quitter un poste dans le secteur public, aussi confortable et sécurisant, surtout à mon âge, semblait une folie. J’ai donc accepté son offre. Mais très vite, dès le début de mon voyage qui m’a emmené du Portugal au Pérou en passant par la Corse, je me suis rendu compte qu’il n’y aurait pas de retour possible au gymnase. Et tout s’est confirmé quelques semaines avant ma rentrée alors que j’étais en retraite chamanique au Pérou. J’ai alors contacté le directeur de mon école pour lui annoncer ma démission. Ce voyage a été l’occasion de continuer un travail d’introspection et de faire un grand récapitulatif de ma vie… Mais il est difficile de se préparer au retour, puisque lorsque l’on est en route, il y a une perspective initiatique qui nous en empêche.

Mon retour de voyage ne rime pas avec recommencement mais avec continuité

Guido Albertelli

Ma rentrée en Suisse s’est donc faite par étapes, puisque je ne suis pas tout de suite revenu dans mon appartement que j’avais sous-loué un an. J’ai vécu chez des amis qui m’ont prêté leur chalet dans la région ou
encore sur mon bateau à Lausanne. En fait, ça a été difficile de revenir chez moi. Il m’a fallu plusieurs mois pour me réinstaller et me réapproprier les lieux. Une fois de retour, j’ai également dû mettre en place de nouveaux projets personnels et professionnels: j’ai créé un site internet qui s’appelle «Libérer la vie» où je propose diverses approches éducatives et thérapeutiques comme des ateliers philo, du chamanisme ou de l’hypnothérapie.

Aujourd’hui mon quotidien est beaucoup plus varié. Je me sens disponible, je prends du temps pour moi et je ne m’ennuie jamais. Mon retour de voyage ne rime pas avec recommencement mais avec continuité. Je reste dans le mouvement et je n’ai pas envie de retomber dans la domination de la stabilité.»

«Dès mon retour, j’étais déjà aspirée par ce nouveau rythme»

Marie, 52 ans, Genève, deux ans de tour du monde

«Je suis partie deux ans en voyage avec mon compagnon et nos deux garçons. Nous sommes rentrés en août 2014 après un tour du monde. Nos enfants avaient alors 9 et 11 ans. Cela faisait déjà plusieurs années que mon compagnon Markus y songeait, mais il ne s’est vraiment concrétisé qu’en 2008, après que j’ai perdu mon poste
dans la recherche scientifique. C’était un choc tel que le jour suivant la fin de mon engagement, j’ai commencé à avoir des douleurs aux deux pieds qui étaient en fait des fractures. C’était le déclic: il fallait que je vive autrement. Nous avons alors commencé à mettre de l’argent de côté en vue de ce voyage au fil rouge un peu particulier. Markus est mime et il avait préparé deux spectacles – l’un sur le thème de l’eau, l’autre sur celui de la forêt – que nous avons emportés avec nous dans nos valises. Toute la famille s’est approprié ce projet culturel en participant à différents aspects techniques et logistiques. Pour moi, il est aussi devenu un merveilleux outil de communication avec les populations et associations locales. Pendant deux ans, nous avons partagé des moments géniaux. Même si ce n’est pas vraiment dans nos tempéraments respectifs, nous avons tous les quatre vécu en fusion au fil des mois. Le fait de s’affranchir de l’intendance de la maison, de la routine a été une vraie source de libération.

Je me demandais: est-ce que ça a du sens ce système où l’on bosse pour payer des factures?

Marie

Notre dernier voyage, soit celui qui nous a ramenés chez nous à Genève, a été assez difficile pour Markus et moi. Nous n’étions pas très bien à l’idée de rentrer, contrairement aux garçons qui se réjouissaient. Une fois arrivée, je me sentais en décalage par rapport à mes proches, ce n’était pas évident de partager nos aventures avec eux. Côté pratique, nous avions conservé notre logement, mais côté emploi, tout était à faire. Avant de partir, j’avais déjà entrepris une reconversion professionnelle dans l’enseignement et, une fois à Genève, j’ai commencé à faire différents remplacements au collège. Nous étions à sec financièrement, j’ai donc dû très vite enchaîner les cours. Aussitôt de retour, j’étais déjà aspirée par ce nouveau rythme. C’était impossible de résister à cette spirale, bien que je me sentais en flottement, mélancolique. Difficile aussi de se re-sédentariser, de se réapproprier notre maison et de ne plus être dans cet élan de rencontres qui a caractérisé notre voyage. Je me demandais: est-ce que ça a du sens ce système où l’on bosse pour payer des factures? En tout, il m’a fallu bien deux ans pour reprendre pied, m’ancrer à nouveau ici. Je n’exclus pas un jour de repartir avec Markus, mais pas avant que nos enfants soient grands et indépendants. En attendant, nous réalisons un grand voyage par année dans le cadre d’une association socioculturelle que nous avons montée à notre retour, et qui s’appelle MaMaFele. 

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