12 juin 2017

Walter Mafli, le peintre resté toujours vert

Walter Mafli, le célèbre artiste vaudois, a travaillé et exposé jusqu'à sa mort à 102 ans, le 11 décembre 2017. Toute sa vie, il a mis en pratique sa recette du bonheur: «Etre seul et créer».

Walter Malfi, peintre vaudois, a travaillé jusqu'à sa mort en 2017.
Décédé à 102 ans, Walter Malfi n'aura juste pas réussi à battre la longévité de Hans Erni qui s'était éteint lui à 106 ans. (Photo: Bertrand Rey)
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Walter Mafli, le célèbre peintre vaudois, qui n'a jamais cessé de travailler, s'est éteint le 11 décembre 2017. Laurent Nicolet l'avait rencontré et publié un portrait de l'artiste quelques mois avant sa disparition. (Article mis à jour le 12 décembre 2017.)

«Je vous avertis tout de suite: vous avez affaire à un vieux sac.» Dans sa maison de La Conversion, Walter Mafli paraît en forme. A 102 ans, le plus connu des peintres vaudois dit pourtant que tout n’est pas toujours si facile:

J’ai de l’humour, mais parfois je ris vert! Je n’ai plus que 10% de vision, des maux de jambes, des grosses fatigues. Les gens disent, il a toute sa tête, mais ce n’est pas toujours vrai. Il y a des fois où je ne l’ai pas, ma tête.

N’empêche, si on lui parle de cet autre peintre à la longévité exceptionnelle, Hans Erni, décédé à 106 ans, Mafli reste confiant: «Je pense que je vais le battre les doigts dans le nez.»

Quand on lui demande si malgré sa vision détériorée il arrive encore à peindre, il montre son dernier tableau, un abstrait qui date de deux jours: «Il est bien, mais je ne sais pas quelle tonalité il a. Moi je le vois presque bleu, mais on me dit qu’en réalité, il est vert. Ça ne fait rien, l’important c’est qu’il y ait une unité, une harmonie et que ça tienne debout.»

Une expression en deçà des classifications

Entre l’abstrait et le figuratif, il n’a jamais choisi: «Pour moi il n’y a pas de différence, il n’y a que les mauvais et les beaux tableaux. Je peux vous faire du figuratif le matin et de l’abstrait l’après-midi.» Il dit qu’il est «un homme de la terre élevé dans une écurie», qu’il a été carreleur et que ses tableaux «sont comme des catelles». Même si le carrelage, «c’est un peu plus facile, on recherche la régularité, tandis que l’artiste, lui, doit trouver un désordre ordré.»

Mafli a souvent raconté avoir grandi dans un orphelinat du canton de Saint-Gall:

A l’âge de 5 ans, j’étais considéré comme un gangster, et c’est là que la vie a commencé pour moi…

Walter Mafli

Il se souvient «des baffes, des coups de bâton, des privations de nourriture». Il dit qu’il lui faudrait «400 ans pour raconter tout ce qui se fait dans un orphelinat», un endroit où «vous êtes obligé de mentir sans cesse pour ne pas recevoir sur la gueule».

Il assure que c’est dans cet environnement que la vocation lui est venue: «Malheureux, je me retirais dans l’écurie et je prenais un bout de bois que je taillais avec un couteau, ou des cailloux et des tuiles et je dessinais là-dessus. C’est ainsi qu’il découvre «qu’on pouvait s’exprimer et être heureux». Et pour lui le bonheur, c’est cela: «Etre tout seul et créer».

Près d’un siècle plus tard, la magie est toujours à l’œuvre: «Quand je peins, j’oublie tout, même mes douleurs aux pieds, le cerveau est comme une éponge, il se concentre sur la chose la plus intéressante et ne pense plus à tout le reste.»

Retour en arrière: à la sortie de l’orphelinat, Mafli entame donc un apprentissage de carreleur: «Mon patron, qui savait d’où je venais, me traitait comme un esclave. Je ne disais rien mais j’étais révolté, j’aurais pu tuer. On me disait d’ailleurs, quand j’avais 17 ans, que je ne donnerais rien d’autre qu’un assassin.» Il se jure alors de donner tort aux oiseaux de mauvais augure. «Mais s’ils ne me l’avaient pas dit, ça aurait pu arriver: j’étais bagarreur et je tapais fort.» L’orphelinat le poursuit jusque au sein de l’armée: «A la fin du service j’ai été désigné pour grader, mais tout s’est arrêté quand ils ont regardé mon dossier.»

Un nouveau départ en Suisse romande

Mafli est arrivé en Suisse romande à vélo, après s’être vu congédié de son emploi de carreleur. Sa faute? Avoir attrapé la scarlatine: «Je me suis retrouvé à la rue sans un sou, j’ai pédalé depuis le Rheintal, mangé deux cervelas à Aarau et continué, je détestais cette Suisse allemande où je n’avais connu que des mauvaises choses.» Il s’arrête à Neuchâtel, dort entre les poutres de la gare en construction et finit par trouver du travail comme carreleur. Il prend bientôt des cours de peinture et commence à vendre quelques toiles à un prix représentant une semaine de travail de carreleur.

Je me suis dit, pourquoi me tuer pour les autres et me faire engueuler, quand je peux tracer mon chemin tout seul?

Walter Mafli

En parallèle de son travail de peintre, il continuera, dans les périodes de vaches maigres, à effectuer des mandats de carreleur. Ce n’est qu’à partir de 40 ans qu’il pourra vivre uniquement de sa peinture.

Après-guerre, il voyage, vend pas mal de toiles à Montmartre – «surtout aux touristes allemands». Bientôt, il expose dans toute l’Europe, en Afrique du Nord, aux Etats-Unis: «En fait, je suis un chanceux, partout où j’allais, j’étais verni.» Au point que des faux Mafli ont fini par circuler:

Je n’attaque jamais les faussaires, je considère ça comme une forme de reconnaissance et d’admiration.

Walter Mafli

Même s’il ne quittera plus la Suisse romande, il dit s’être réconcilié avec sa Suisse allemande natale: «Ils se sont beaucoup améliorés, ils ne sont plus si totos!» Au moment de prendre congé, le peintre résume, pour être sûr qu’on ait tout bien compris: «Mafli, c’est Mafli, il n’y en a pas deux.»

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