28 décembre 2017

Xavier Comtesse: «Avec la technologie, on devient plus humain»

Scientifique, diplomate, créateur de start-up et de Think Tanks, Xavier Comtesse estime que la technologie, les algorithmes et le Big Data vont accoucher d’une médecine de précision où chaque patient sera traité de manière continue comme un cas unique.

L’informaticien Xavier Comtesse assis sur un sofa.
Xavier Comtesse regrette que les politiciens ne saisissent pas toujours la portée de la révolution numérique qui est en train de se produire actuellement. (Photo: Nicolas Righetti)
Temps de lecture 10 minutes

Dans son livre «Santé 4.0, le tsunami du numérique», Xavier Comtesse dresse les axes d’une médecine numérique qui pourrait jouer un rôle important pour sortir de la spirale des hausses de coûts.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la santé numérique?

Je suis allé quelques mois aux États-Unis dans des grandes cliniques observer cette question et j’en suis revenu avec une conviction très forte: le numérique va changer le système de santé en Suisse à un point qu’on n’imagine même pas.

Et faire, dites-vous, baisser presque automatiquement les coûts…

Disons plutôt que le numérique est une opportunité qui peut le réaliser. D’abord parce que les nouveaux acteurs qui investissent le domaine, les GAFA (acronyme désignant les multinationales leaders du secteur numérique Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr) ont pour habitude de casser les prix. Un principe ensuite comme celui des «Walk-in-Clinic» représente une grande révolution. À savoir la possibilité d’accéder à un médecin sans rendez-vous, dans les gares par exemple. 80% des actes médicaux ne nécessitent pas d’hospitalisation. Le tri se fait plus vite, c’est mieux qu’une polyclinique. Aux États-Unis, c’est une grande chaîne de pharmacies qui a développé ça et en Suisse, comme vous le savez, Migros s’est lancée dans ce type de permanence médicale sans rendez-vous.

Voyez-vous d’autres avantages?

La montre connectée va permettre de diagnostiquer en temps réel les battements de son cœur, prévenir s’il y a un problème, avec aussi la possibilité d’analyser la sueur sur la peau. On entre dans un monde où le comportement du patient change: le patient devient «impatient», dorénavant c’est lui qui est en charge, avec le diagnostic qu’il porte sur lui. Quand il veut faire quelque chose, il peut, par exemple, entrer dans une «Walk-in-Clinic», c’est le côté extrêmement positif de la technologie.

En quoi cela va-t-il aider à sauver le système actuel?

Le grand drame c’est qu’énormément de gens ont été engagés. Sur les dix dernières années, en Suisse 100 000 nouveaux emplois ont été créés dans le domaine de la santé, pas tous nécessaires.

On n’a jamais raisonné dans ce secteur en termes de productivité, sans doute à cause du système du tiers payant: je consomme sans jamais vraiment voir la vraie facture.

Xavier Comtesse

Ces emplois ne répondaient-ils pas à une demande plus forte?

On n’a pas créé des emplois juste pour créer des emplois, non? Un peu, quand même. Il n’y a jamais eu un effort de baisse de l’emploi. Or, 85% des coûts d’un hôpital, ce sont les salaires. Il n’y a pourtant jamais eu, comme cela s’est produit avec les fonctionnaires par exemple, de frein à l’emploi dans le monde médical. C’est comme si on n’avait pas le droit d’y toucher, On nous dit, c’est pour votre bien. Peut-être, mais en tout cas pas pour mon porte-monnaie.

En quoi le numérique pourrait-il contribuer à faire baisser les primes d’assurance-maladie?

Le chiffre circule de 30 000 personnes qui ne peuvent plus payer leurs primes. On est à la limite du chaos. Chaque secteur accuse l’autre alors que c’est tout le système qui est malade. La technologie, le numérique représente donc un espoir. Mais à condition qu’on l’accompagne. Sans un coup de pouce politique, cela risque de prendre trop de temps. Ce coup de pouce pourrait par exemple consister à décréter une sorte de numerus clausus à l’emploi. Le politique doit dire: «On ne peut plus engager dans le domaine de la santé, on ne remplace que les départs.» Un médecin à l’hôpital n’a pas besoin d’une secrétaire. Pour prendre des rendez-vous un logiciel suffit. Ainsi, au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), un médecin passe en moyenne deux heures par jour devant les malades. Le reste ce sont des commissions, des discussions, des rapports, trop de rapports, trop de paperasserie, alors que tout cela pourrait être automatisé.

Vous dites que s’il n’y a pas de productivité dans la santé, c’est parce que le but est de sauver des vies à tout prix. Mais cet objectif ne va pas changer avec le numérique.

La discussion n’a jamais été publique: est-ce qu’on doit faire de l’acharnement thérapeutique? Les médecins naturellement s’acharnent, parce qu’ils ont un pacte, celui de sauver à n’importe quel prix. Certes, ils vont sauver le patient, mais en le laissant dans quel état? On va lui prolonger la vie alors que ce n’est plus vraiment nécessaire, et souvent sans rien lui avoir demandé. Nous sommes dans une situation où la question va se poser de manière de plus en plus aiguë. Des systèmes comme Exit vont probablement nous aider à changer les mentalités. À créer une sorte de mécanisme, de procédure d’arrêt. Actuellement, ce n’est pas normalisé, chacun fait un peu comme il veut. Le coût du sauvetage n’est pas très clair, ni pour le patient ni pour la société.

Ce patient qui sera bardé de capteurs liés en temps réel avec des bases de données, ne va-t-il pas ne plus penser qu’à ça, à son état de santé? Est-ce que ça ne va pas être invivable, très anxiogène?

Au début, oui. Mais il faut voir plus loin. Avant le cinéma, on avait la photographie, un cliché de temps en temps. Ça c’est la médecine d’aujourd’hui: votre médecin a un cliché de vous tous les deux ans, mais aucune idée de votre situation réelle. Avec la médecine numérique on est dans la cinémathèque: je sais que pendant cette nuit vous avez eu une baisse de tension significative que je n’aurais jamais pu mesurer avant. C’est vrai qu’au début on va peut-être flipper un peu, mais on va apprendre, comme on a appris à gérer la vitesse en conduisant des voitures.

On change simplement de dimension. Pour la médecine, la nouvelle dimension, c’est le continu. Dans vingt ans on n’arrivera pas à concevoir qu’on ait pu faire de la médecine dans le discontinu. Vos petits-enfants vous diront: «Tu pouvais crever à chaque instant, je n’y crois pas!»

Ces nouveaux comportements et cette nouvelle technologie des algorithmes ne vont-ils pas générer de nouvelles sortes d’accidents?

Forcément, et alors? Quand tout le monde était à cheval, les accidents, c’étaient des chutes de cheval. Avec la voiture on a eu des chocs crâniens que l’on n’avait jamais avant et ça n’a pas tué la voiture pour autant. De quels types seront ces accidents, je n’en ai aucune idée, mais le courant de l’histoire est là, on y va quoi qu’il arrive, donc essayons d’appréhender ça le mieux possible. On n’arrêtera pas le Big Data, ces données permanentes analysées en temps réel par des algorithmes, et on n’est qu’au début. C’est inéluctable.

Parce que les GAFA sont à la manœuvre?

Même l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) y travaille: les capteurs, tout le monde s’est précipité dessus. Roche achète des Digital Health. Au lieu de ma boîte de médicaments et un bout de papier comme prescription, je peux très bien avoir un algorithme en temps réel auquel je suis relié. Cela s’appelle de la médecine de précision personnalisée et c’est quand même mieux. Ce n’est plus de la statistique. L’algorithme va me prescrire le même médicament, mais en fonction de mon être, de mon ADN, de mon comportement, de ce qui m’arrive, de ce que je mange, etc. C’est un monde qui est puissamment en marche parce que

le rêve de l’homme depuis toujours, ça a été la vie éternelle. Tout ce qui motive ce qu’on appelle le progrès se résume à cela: une quête de la vie éternelle. Les religions, tout comme la médecine, ne sont rien d’autre.

Vous parlez d’ubérisation et même de blablacarisation de la santé. Mais, à voir les résistances que génère Uber, on peut imaginer qu’on en est encore loin….

Les résistances seront du même ordre. Toutes les professions qui auront des difficultés vont faire appel aux autorités pour réguler. En Chine, ce sont les chauffeurs de taxi eux-mêmes qui ont créé l’entreprise Didi qui reprend le principe exact d’Uber. Ce qui est en cause, ce n’est pas Uber, ce sont les chauffeurs de taxi. Uber a plein d’avantages: je sais combien je vais payer, c’est propre, transparent. L’idéal ce serait une plateforme de nos chauffeurs de taxi qui ressemble à Uber, cela profiterait aussi bien aux chauffeurs qu’à la clientèle. L’exemple d’Uber est intéressant parce qu’il pourrait nous éviter de faire la même erreur avec la médecine.

C’est-à-dire?

Si les hôpitaux s’opposent à ce mouvement, on aura d’un côté de vieux hôpitaux ringards et de l’autre une médecine qui sort des milieux professionnels. Le vrai mouvement est là: une médecine qui sort de l’hôpital pour rentrer à la maison. Le patient, alors devenu «consom-acteur», est en train de prendre du pouvoir. C’est une évolution générale de la société que le numérique accélère. Je ne suis pas médecin, mais le Big Data, les algorithmes et l’intelligence artificielle m’amènent le médecin chez moi. Comme pour le téléphone mobile, il y aura des early adapters, des gens qui sont prêts à adopter les nouveautés rapidement, qui commencent, et après vient un phénomène de contagion.

Les pouvoirs publics accompagnent-ils déjà ce mouvement?

Nous avons dix ans de retard. Il n’y a par exemple aucun Data Scientist, c’est-à-dire une personne qui travaille sur les données, dans les hôpitaux suisses. Parmi les conseillers fédéraux, aucun ne comprend le numérique. Ils croient qu’il s’agit d’une forme d’informatique. Or, ça n’a rien à voir, les données ne sont plus du même type, ce sont des données non structurées qui viennent du dialogue des gens, qui viennent du téléphone mobile, de la géolocalisation par exemple, qui viennent de l’internet des objets. Des masses hallucinantes de données. C’est un changement de société. Il ne s’agit pas juste de s’adapter. Mais la Suisse officielle fait comme si tout allait bien. Récemment, lors d’un Digital Day à Bienne, un ancien ministre estonien est venu dire: «Vous, les Suisses, vous me faites penser à Nokia (leader de la téléphonie mobile de la fin des années 1990 à environ 2010, ndlr.), vous répétez sans arrêt que vous êtes numéro un. Nokia disait la même chose, or, ils ont disparu.»

Comment expliquer cette attitude?

Nos pouvoirs publics ne comprennent pas du tout ce qui se passe, parce qu’ils sont tous issus de l’ancien monde. Il y a un déficit de formation, de compréhension, d’études. Alors que ce sont les modèles économiques qui vont changer. Oscar par exemple, aux États-Unis c’est une assurance sans guichet, avec très peu de personnel. On pourrait comme ça chez nous diminuer la moitié des frais d’assurances. Ça bouge très vite si on comprend que le numérique, ce n’est pas le e-commerce, mais que c’est beaucoup plus large.

La Suisse compte pourtant de grandes écoles réputées…

Nous avons eu à la tête de l’EPFL un Patrick Aebischer qui croyait aux molécules et c’est seulement maintenant que l’on s’aperçoit que la vraie révolution est numérique et non pas biologique. Aebischer nous a fait perdre en quelque sorte dix ans. Son Human Brain Project est une absurdité: on ne va pas faire un ordinateur qui copie le cerveau, on n’a jamais fait un avion qui copie les oiseaux. Il faut arrêter de vouloir imiter le cerveau.

L’intelligence artificielle n’a rien d’intelligent et rien d’artificiel. C’est autre chose, les mots sont mal choisis, il faut plutôt parler de «machine learning», d’algorithmes auto-apprenants.

Vous soulignez également l’importance qu’ont déjà pris les réseaux sociaux dans le système de santé.

Il ne faut pas oublier que la trithérapie a été inventée par la communauté gay. Les gens ont pris trois molécules fabriquées par trois compagnies différentes, aucune des compagnies n’aurait jamais proposé ça. Une chose qui va se développer de manière très forte par les réseaux sociaux est la nutrition. Les réseaux sociaux peuvent résoudre énormément de problèmes par l’échange d’informations et de connaissances. On peut dire, c’est du blabla, mais sur la longueur, ces échanges amènent des corrections, des certitudes, comme si une recherche clinique était menée sans frais, à très grande échelle, par les gens eux-mêmes, à l’exemple de Wikipedia.

Qu’en est-il du rôle des blockchains?

Jusqu’à présent, dans les bases de données, les informations étaient stockées selon une indexation précise. L’idée des blockchains c’est d’avoir un stockage transparent, réparti à plusieurs endroits, qu’on ne puisse pas modifier. On enchaîne des blocs d’information générale, comme pour le Bitcoin. C’est comme un enregistrement officiel.

L’avantage pour les dossiers médicaux serait d’offrir une sûreté totale et une traçabilité forte. Aujourd’hui, on ne sait pas trop ce qu’il y a dans les dossiers médicaux ni qui les consulte. Dans un dossier blockchain, il n’y aura par exemple plus d’inscription du genre: «patient chiant». Les dossiers seront mieux tenus.

C’est ainsi dites-vous que le numérique pourrait faire disparaître des métiers tels que radiologue, notaire, banquier...

J’exagère un peu. Disons que leur rôle va changer. Les radiologues, parce que l’intelligence artificielle lit mieux les images que l’homme. Le rôle de l’homme change, il devient assistant, accompagnateur. La technologie va libérer le médecin, je l’aurai davantage pour moi. Avec la technologie, on devient plus humain. Quand l’ordinateur met moins d’une seconde à lire une radio, le médecin a plus de temps pour discuter avec le patient. Discussion importante puisque la médecine de demain sera une médecine de précision où chaque patient sera traité comme un cas unique dans l’univers.

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