18 janvier 2018

Zoug: kirsch, pactole et bitcoin

Zoug, la bonne planque? À tour de rôle refuge fiscal, siège de multinationales à la renommée sulfureuse et nouvelle «Crypto Valley», sa réputation oscille entre réalité et idées reçues. Une chose est sûre: petit canton, grande ambition.

zoug
Zoug, un petit canton à la réputation sulfureuse.
Temps de lecture 8 minutes

«Chriesi»! Non, ce n’est pas la crise, une notion à peu près inconnue à Zoug. Mais, en dialecte, la cerise, qui est un peu l’emblème et la fierté du canton. Zoug, bien sûr, n’est pas connu que pour son inimitable tourte au kirsch. Sa réputation, plus sulfureuse que pâtissière, repose principalement sur les fameuses «sociétés boîtes aux lettres», ou encore les multinationales qui viennent y chercher un douillet et discret refuge fiscal. Un mastodonte du négoce mondial comme Glencore pouvait-il naître ailleurs qu’à Zoug?

Le phénomène, qui date d’après-guerre, a permis à cette terre d’agriculteurs et de pêcheurs de doubler sa population depuis les années 1960. Plus fort encore: Zoug est parvenu ces dernières années à se profiler en centre mondial des cryptomonnaies, bitcoin en tête. Au point de se voir bientôt qualifié de «Crypto Valley». La performance valait bien une petite visite. 

La gare de Zoug.

«Le seul secret de Zoug, c’est la recette de la tourte au kirsch»

Matthias Michel, conseiller d’État en charge du Département de l’économie de Zoug

On dit que Zoug est un paradis fiscal où se trouvent de nombreuses «sociétés boîtes aux lettres». Est-ce vrai?

Les «sociétés boîtes aux lettres» n’ont plus d’importance fiscale. Cela est dû notamment aux nouvelles règles internationales qui exigent que, pour être taxé quelque part, vous devez y avoir une certaine substance. Quant à l’idée de «paradis fiscal», elle vient des années 1960 durant lesquelles Zoug était le premier canton à introduire le statut de société mixte – qui, comme d’autres statuts spéciaux, sera prochainement aboli. Aujour­d’hui, nous avons bien sûr toujours un niveau modéré de taxes, mais le terme de «paradis» est faux. La preuve? Nous n’avons aucun cas d’exonération d’impôt, contrairement à d’autres cantons. Ici, nous ne voulons pas jouer avec les exceptions et préférons avoir des conditions générales favorables pour tous.

Concrètement, quelles sont ces conditions?

Pour les entreprises, l’impôt s’élève à 14,6% (ville de Zoug) et englobe les taxes fédérales, cantonales et communales. C’est compétitif à la fois sur le plan international et à l’échelle suisse où nous nous trouvons dans le premier tiers. Zoug est également très intéressant pour les personnes physiques. Par exemple, une famille (deux enfants) avec un revenu mensuel de Fr. 10 000.- (brut), paie deux à cinq fois moins que dans les cantons romands.

Quels sont les autres facteurs de compétitivité de Zoug?

Outre les impôts, ce qui attire les entreprises ici c’est d’abord la concentration de main-d’œuvre qualifiée et hautement spécialisée dans des domaines tels que les finances, l’informatique ou la santé. L’autre facteur est l’accessibilité de Zoug, à mi-chemin entre Zurich – dont l’aéroport est à seulement quarante minutes – et Lucerne.

Qu’en est-il du niveau de vie général des habitants?

Les loyers sont assez élevés et comparables à ceux de Zurich et de Genève. L’une des raisons principales est qu’il y a peu de logements vacants puisque l’activité économique est grande mais le canton très petit. Pour contrebalancer ces loyers élevés, nous offrons des prestations sociales plus importantes que dans le reste du pays. Par exemple, les allocations familiales sont les plus hautes de Suisse alémanique et comparables à celles de Romandie. Les impôts sont relativement bas et le taux de chômage est, quant à lui, autour de 1% en dessous de la moyenne suisse.

Le dernier exploit de Zoug est de s’être profilé comme «Crypto Valley». Comment a-t-il relevé ce défi?

Tout d’abord il faut préciser que le gouvernement n’a pas investi un centime dans ce développement. Ce sont les conditions générales que je viens de citer qui ont été favorables à l’arrivée de ces nombreuses sociétés actives dans les nouvelles technologies et les monnaies digitales. Ensuite, elles ont bien sûr trouvé ici une attitude très ouverte alors qu’elles rencontraient ailleurs des portes fermées, notamment dans le milieu bancaire. À Zoug, nous avons donc voulu soutenir les efforts de la branche en la poussant notamment à s’organiser au travers d’une association. Nous avons aussi aidé les entreprises à trouver des bureaux ou des partenaires grâce à notre réseau et à notre département de promotion économique.

Si vous deviez résumer Zoug en deux mots?

Je dirais «village olympique». «Village», car le canton est petit et attaché aux traditions, et «olympique», car il a une envergure internationale avec de nombreuses nationalités qui cohabitent dans un esprit compétitif et sportif.

Après les boîtes aux lettres, aujourd’hui les cryptomonnaies. Le goût du secret est-il dans l’ADN de Zoug?

Le seul secret, c’est la recette de la tourte au kirsch.

En ville.

«Avec les cryptomonnaies, la transparence remplacerait le secret bancaire»

Anton Golub, co-fondateur de Lykke, société spécialisée dans le blockchain et le trading des cryptomonnaies

«Le canton a la concentration la plus élevée d’entreprises actives dans le blockchain et les cryptomonnaies de la planète, s’enthousiasme Anton Golub, co-fondateur de Lykke. Elles sont près de 2000 à s’être installées ici, même si certaines n’ont malheureusement qu’une boîte aux lettres.» Lancée en 2013, Lykke appartient à cette nouvelle communauté. «Au moment du lancement, lorsque l’on parlait de ces nouvelles technologies aux gens, tout le monde nous regardait comme si l’on était fous, raconte cet ambitieux trentenaire d’origine croate qui a fait ses premières armes comme trader. Mais nous avons persévéré jusqu’à ce que l’entreprise décolle en 2015.»

Aujourd’hui, elle peut s’enorgueillir de faire partie des sociétés prospères dans son domaine. Elle compte plus de 200 employés et des bureaux dans les villes les plus dynamiques du globe, mais c’est à Zoug que Lykke décide d’installer son siège. La raison? «Pour être très honnête, c’est bien sûr lié aux avantages fiscaux et au dynamisme de cette région qu’on appelle aujourd’hui ‹Crypto Valley›.» Et les pouvoirs publics ne sont pas pour rien dans ce développement.

Zoug mise désormais son avenir sur les cryptomonnaies.

«Zoug est un canton qui aide vraiment les entreprises à s’installer, explique le fondateur de Lykke. Contrairement à Zurich qui se montre très strict dans ses démarches administratives, le canton fait preuve de davantage de flexibilité. Il accompagne les start-up qui n’ont pas forcément une armée de comptables pour comprendre et remplir tout ce qui est demandé.» En plus de favoriser l’installation de ces entreprises, Zoug a fait de nombreux efforts de promotion pour les attirer. «Les politiciens ont réalisé un excellent travail de marketing, reconnaît Anton Golub. La région s’est ainsi très vite imposée comme le centre planétaire en matière de cryptomonnaies et de blockchain. Je me souviens que, lors d’un rendez-vous informel avec le gouvernement, un conseiller d’État a dit: «Nous ne laisserons pas passer cette opportunité.» Le message est clair. «Après la fin du secret bancaire, la Suisse veut reprendre le pouvoir grâce à la technologie du blockchain. Elle remplacerait ainsi le secret par la transparence totale.»

«Zoug, c’est aussi les cerisiers en fleur au printemps»

Seraina Koller, directrice de l’Office du tourisme de Zoug

Pas de cinq-étoiles à Zoug. Qu’on ne se réjouisse pas trop vite: impossible d’y dormir à moins de 300 francs la nuit. «La semaine, les hôtels sont pleins, de nombreux businessmen viennent y traiter leurs affaires. Les samedis et dimanches, il y a moins de monde, les prix sont moins élevés, mais on peut difficilement dire aux gens, ne venez que le week-end.» Tel est le dilemme de Seraina Koller, directrice de l’Office du tourisme. Conséquence: la plupart des Suisses n’ont jamais mis les pieds à Zoug: «J’entends souvent des visiteurs qui sont ici pour la première fois dire, après être allés dans la vieille ville, je ne savais pas que c’était aussi beau.»

L’image d’un canton tout business et peuplé uniquement de gens riches, Seraina Koller entend bien la corriger: «Ce n’est pas la réalité. Zoug est beaucoup plus que cela. C’est le plus petit canton suisse, mais il offre des paysages variés, avec notamment deux lacs et des vallées, ce que nous essayons de montrer par exemple sur Facebook ou Instagram. Les cerisiers en fleur au printemps sont aussi une image que nous aimons beaucoup utiliser.»

Au bord du lac.

Zoug peut également faire valoir quelques solides traditions. Outre la culture de la cerise, la ville était connue depuis le Moyen Âge pour sa fabrication de bijoux en or. Une activité qui perdure. «La plus ancienne bijouterie d’Europe est à Zoug, la maison a été rachetée et rénovée et la production continue, avec même l’ouverture d’un petit musée consacré à cette activité.»

Pour paisible et bucolique qu’il apparaisse, Zoug abrite environ 120 nationalités: «C’est à la fois très international, on l’entend aux diverses langues parlées dans la rue, et très cosy, puisque tout le monde se connaît.»

Quant à cette appellation toute nouvelle de «Crypto Valley», c’est tout bénéfice, estime Seraina Koller: «Les gens ne savent pas trop ce que c’est, ont plutôt des a priori négatifs, mais cela fait parler de Zoug dans le monde entier.»

«Les histoires négatives sur Glencore dans les médias ne sont pas très équilibrées»

Gerda Schwindt, directrice des Ressources humaines chez Glencore

Promis, juré, ce n’est pas que pour les impôts. Si Glencore, la plus grosse multinationale de Suisse, qui emploie 155 000 personnes dans une cinquantaine de pays, a son quartier général à Baar, dans le canton de Zoug, la bienveillance fiscale attachée à ces discrètes latitudes n’en serait pas l’unique explication.

Directrice des Ressources humaines,Gerda Schwindt file la métaphore: «Si vous achetez une voiture dans un garage et que le service après-vente n’est pas bon, vous changez de garage.» Or, Glencore, qui contrôle une part importante des réserves mondiales de matières premières, comme le zinc, le cuivre ou le charbon, reste fidèle à Zoug depuis sa fondation en 1974 par Marc Rich. «Ici les autorités aident vraiment les entreprises, elles comprennent parfaitement les besoins du business, il s’agit d’un réel partenariat.»

L’image de Glencore est souvent mise à mal dans les médias et par les ONG – récemment encore à travers les Paradise Papers – avec des accusations récurrentes de corruption ou de pollution à grande échelle. «La majorité des gens ici garde une opinion favorable, ils connaissent notre entreprise et notre contribution pour la région en tant qu’employeur. Bien sûr, vous trouverez aussi des points de vue plus négatifs.»

Les locaux de Glencore.

L’entrée en bourse en 2011, ainsi que l’évidente nécessité d’un blason à redorer ont visiblement modifié la stratégie de communication de l’entreprise. Gerda Schwindt assure donc qu’à Glencore on est désormais «ouvert au dialogue. Nos portes sont ouvertes.» D’autant, ajoute-t-elle, «que les histoires négatives qui sortent dans les médias ne sont pas très équilibrées et ne présentent qu’un aspect des choses». Dans sa politique de recrutement, Glencore privilégie les profils «capables de penser différemment, d’appréhender plusieurs facettes d’une même réalité. Des gens aussi capables de se comporter comme si l’entreprise leur appartenait.» À l’image du CEO Ivan Glasenberg souvent présenté, avec ses 8,4% d’actions, comme le premier courtier du monde.

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